SEPTEMBRE 2016

SEPTEMBRE 2016

accueillir

Obtenir de moi une certain degré de dé-différentiationphysique, psychologique et intellectuelle, - pour devenir plus réceptif à l'universel. Par exemple, appliqué au corps: retrouver une certaine forme de fragilité, juvénilité, gracilité, souplesse, ductilité. Je dirais même: un état androgyne antérieur au désir sexuelce désir qui finit par annexer notre physiologie et figer notre corps dans l’état de reproducteur. Pour l'esprit: retrouver une disposition pré-scientifique où la nature et le monde ne sont pas mis à distance et où tout est lié, où mon corps est le cosmos et le cosmos mon corps. Il me plaît de croire que dans cette entreprise le corps et l'esprit sont liés, que l'un ne va pas sans l'autre.
Ceci peut paraître insensé et je me fiche qu'il en soit ainsi. Mais ce qui ce matin me semble évident c'est que nous crevons de trop plein, que la vie tend à nous rendre pléthoriques ou sclérosés, incapables, dépassé un certain stade, de nous adapter à la complexité et à la richesse du monde. Moi, je préférerais n'être rien que d'être définitivement quelqu'un. Et puisque la mort est inéluctable, et que pour moi elle n'est pas si éloignée, je préfère m'acheminer paisiblement vers un état indéterminé où tout en moi devient accueil, accueil pour tout, y compris pour le néant.

de quelques modes régressifs

Dans les lectures philosophiques, favoriser ce qui remet en question les certitudes de la rationalité triomphante. Changer de cadre de référence. Je fais le pari qu'il existe un mode régressif, non scientifique, d'appréhension du réel, qui convient à qui n'est pas, ou n’est plus, contraint de respecter à tout prix les conventions de la pensée scientifique. La phénoménologie en fait partie, en tant que tentative assez récente, mais on pourrait aussi invoquer les pratiques magiques du Moyen-âge et de la Renaissance dont certaines formes ont perduré jusqu'au XVIIIè. Je me demande même si les disciplines structuralistes, sous leur déguisement sémiologique, ne constituent pas un retour vers une conception herméneutique, régressive, de la connaissance. Et c’est n’est pas pour me déplaire.
Ma démarche régressive est donc on-ne-peut-plus sophistiquée ! Toujours sur ce retour en arrière vers la connaissance: je recherche dans les livres, une manière non érudite d'aller au fond des choses. Je fais l'hypothèse que l'érudition et l'accumulation des connaissances empêche l'honnête homme d'accéder à sa propre vérité, à la vérité élémentaire qu'on emporte avec soi dans la tombe, qui nous rattache en tant qu’individu à un certain ordre, cosmologique, philosophique, théologique. Ce que Leiris appelle la règle du jeu. De notre propre jeu évidemment. La sophistication dont je parle tient au fait qu'il ne s'agit pas d'aller quêter cette règle dans la forêt des possibles que nous propose la culture, mais, à rebours, de déconstruire le savoir, de remettre en cause les connaissances qu'on a pu grappiller de manière aléatoire ça et là, afin de mieux recueillir, par suggestion ou par illumination indirecte, ce qui nous est destiné. Le livre, pourvu qu'il soit bien choisi, - et c'est peut-être l'essentiel- n'est encore une fois qu'un outil, un pur instrument, un prétexte, le lieu d'une prédation.
Je me suis ainsi trompé jusqu'ici sur l'importance que j'accordais aux livres. L'étude trop appliquée entrave mon progrès intérieur en tant que lecteur. Il ne s'agit pas en effet de rendre compte objectivement du contenu d’une œuvre, mais de capter des résonancesLes auteurs doivent venir à moi et je fais simplement en sorte d’être accueillant. L’affinité que je ressens envers eux relève d’ailleurs d’une conception générale de l’existence et du monde extérieur dont l’explication littéraire conventionnelle, s’attachant aux détails, peut difficilement rendre compte. Ce sont pour moi des modèles qu'il conviendrait, à l'issue de lectures répétées, de décrire par un effort sympathique d'identification. Pour parvenir à ce mimétisme par sympathie, il semble nécessaire que je me mette dans leur peau donc, j’y reviens, que je sois capable de quitter la mienne.
Souplesse, déconstruction, accueil, réceptivité, sympathie, mimétisme, … autant de modes régressifs de l’animal humain qui au lieu de camper sur les déterminations qu’on lui reconnaît habituellement, et qu’il est tout disposé à se reconnaître lui-même, accepte de faire quelques pas en arrière pour pouvoir encore être autre chose.

l’universelle analogie

Foucault, dans les Mots et les choses, perce les fondements de l'âge classique en amont de la science, à savoir dans la fonction du langage lui-même. Ce faisant, il nous donne à comprendre beaucoup plus. Ce qui l'intéresse c'est plus Cervantes et Montaigne que Galilée et Bacon.
Le savoir de la Renaissance, étroitement lié au langage, prétend appréhender la nature dans son être-mêmeCe savoir est le produit d’une quête individuelle entée sur le désirbasée sur l’universelle analogie. Pensant aller au devant de la vérité scientifiquel’intellectuel de la Renaissance n'a jamais songé à faire de sa recherche un objet de vraie littérature. Le savoir classique, quant à lui, n'a souci que de la cohérence interne des règles de l'entendement, communes et partageables (Bacon, Descartes). Science et Lettres se séparent alors. En se détachant de l’essence des choses et en s’attachant au mécanisme d’apparition des phénomènes, l’homme classique se rapproche du monde matériel dont il fait son alliéL'objet de la quête pré-classique était l'accord de l'individu avec le cosmos, alors que celui de la raison classique est l'utilité sociale. Immense perte.
Il reste que la quête pré-classique, vouée à la faillite au plan collectif, reste valable de nos jours si on l’applique à l'individu, en particulier à l’artiste (c’est moi qui souligne)L’universelle analogie, - j’y ajouterais, par provocation, la phénoménologie et le structuralisme, - est un mode de relation au cosmos qui conditionne certaines formes littéraireet poétiquesChez le simple quidam ne prétendant pas au statut d’artiste elle peut aussi entrer très naturellement dans l’économie du for intérieur, entretenir au fil des jours le sentiment d'un émerveillement inépuisable face au monde, émerveillement dont il serait stupide de dénoncer le caractère illusoire.
Je suis ainsi sceptique quant à la conviction de Foucault, sous-jacente à l'archéologie du savoir, d’une évolution diachronique irréversible de la pensée (ou de la culture). C’est vrai sans doute dans une perspective uniquement collective. Mais si l'on considère l'homme individuel, il me semble que s'affrontent simultanément en nous toutes les tendances qui se sont succédé dans le temps dans notre société, depuis les temps les plus primitifs et peut-être même dans tous les types de société. La renaissance a été une période de revendication de l'individu en Occident, ceci dans le sens d'une plénitude aussi totale que possible. Il serait difficile de ne pas faire nôtre cette revendication de nos jours, notamment dans sa dimension de plénitude cosmologique.

l’imagination matérielle

Distinguer dans la perception, la rêverie et les transports de l'imagination, d’une part ce qui relève de la pure forme (les images au sens littéral), et d’autre part ce qui nous porte vers la substance, vers les éléments matériels. Obnubilé par mes propres carences, j'ai tendance à privilégier l'aspect formel et esthétique. Mais il est peut-être plus pertinent, dans la quête de la clé personnelle, d'approfondir l'imagination matérielle que l'imagination formelle. Plus difficile aussi, car nos sympathies pour la substance, dans tout le déploiement de ses variétés et de ses manifestations, siègent dans une zone sous-jacente de la conscience, qui n'est pas encore l'inconscient, une zone où règne un informulé encore formulable. Tandis que l'inconscient, qui m'intéresse peu, ne peut qu'être inventé, entièrement recréé.
L'imagination matérielle peut se passer du sens de la vue, contrairement à l'imagination formelle. Elle est multisensorielle, chaque sens pouvant suppléer aux carences des autres; elle circule au dehors et au dedans; elle nous associe intimement au monde et prépare la fusion définitive. Par comparaison, l'imagination purement formelle me semble nous séparer du monde, comme si elle n'avait pas de référent définitif, que générant à l'envi des propositions aléatoires et contingentes, elle n'était pas propre à nous relier à quelque chose de stable et de protecteur. Je ne suis même pas certain que malgré son infinie variété l'imagination formelle puisse définir un individu dans son être intime. On serait certes tenté de l'affirmer pour les artistes. Mais derrière la manière d'un peintre (son style, sa marque de fabrique), derrière ce qu'on pourrait appeler l'imagination formelle, n'y a-t-il pas, bien en amont, un imagination de la matière elle-même, qui est traduite en tableau ?
Ceci dit, l'imagination matérielle, même si elle est plus profondément ancrée en nous, n’est peut-être pas pertinente pour révéler la clé individuelleOn peut penser qu’elle tendrait au contraire à nous unir tous dans le semblable. Qu’elle serait pour chacun un véhicule vers l'être, lequel est autre et unique. A tel moment elle peut paraître s’attacher spécifiquement à un individu. Mais l'association est fugace et tout glisse inéluctablement vers l'unité. C'est ce rôle de véhicule qui lui donne toute son importance et non pas sa liaison temporaire avec tel ou tel de nos états successifs. En prendre conscience, se mettre en état de relater ce voyage vers l'unité porté par l'imagination matérielle: voilà le véritable enjeu. Serais-je capable de le faire mien ?
Un autre jour. J’ajouterai cette nuance dans ma pensée: si nous nous acheminons tous vers l'unique en nous identifiant, progressivement et substantiellement, à la matière et à toutes choses créées, le voyage individuel vers cet objectif est bien propre à chacun. C'est peut-être là que réside le caractère irréductible de la personnalité.

à la recherche de certain poète

Se connaître soi-même .... la clé du mystère personnel .... n'est-ce pas un enjeu dépassé pour moi ? Et une curiosité plus vaine encore si elle concerne les autres, leur vie, leurs œuvres, leurs succès et leurs échecs. Je suis arrivé à l'extrême limite de cette entreprise avec la lecture des manuels de caractérologie de Le Senne et de Mounier ! Ce qui m'importe surtout c'est de me délester de tout devoir moral, de toute responsabilité envers moi-même. Je n'ai à répondre de rien de ce que je fus, de ce que je suis ou de ce que je serai. Ce qui compte désormais c'est de faire autant que possible le deuil du moi pour mieux participer à ce qui ne relève pas du moi. La fin dernière de cette attitude radicalen’est ni enjeu ni défi ni progrès ni mort: c’est la pleine vie du corps. Je ne pourrai jamais, en tant que créature, dépasser ma prison individuelle. Mais il est possible, quand même, que je m'allège des pesanteurs du moi pour recouvrer la sensibilité qui me porte à être solidaire de tout être, animé ou inanimé.
C'est peut-être ce qu'a voulu faire Michelet à la fin de sa vie. Son élan généreux de sympathie universelle s'est étendu de l'homme, en tant que collectif, que peuple ou ensemble de peuples, à toute chose créée, ou plutôt toute entité créée: mer, insecte, oiseau etc ... Par comparaison, Sainte-Beuve privilégie l'individu et peine à sortir de la psychologie individuelle et de l'existence comme contingence. Prisonnier de l'homme individuel, il n'a sans doute jamais envisagé de sonder sa perception de l'humain dans sa dimension générique, et encore moins de l'animal, du vivant, de l'inanimé. J'imagine, - mais c'est une perception que je dois confirmer par plus de lectures, que Hugo tend aussi vers cette sympathie universelle. Sans cette sympathie profonde, qui est une disposition naturelle, un don, un écrivain ne peut être un bon guide dans le dépassement du soi individuel.
C'est ce qui explique ma frustration avec Bachelard. Je sens bien que la partie de son œuvre sur l'imagination des éléments matériels est au cœur de mes préoccupations spirituelles mais il traite ce thème de l'extérieur, en critique, en analyste érudit, en le découpant en menus morceaux, en adoptant indifféremment le point de vue des uns et des autres sans rechercher une unité dont il serait, lui, le garant. En se réfugiant derrière une objectivité qui tend à dévitaliser son sujet, il le prive d'une partie de sa force d'entraînement. On ne distingue généralement pas la sympathie qui le porte vers ceci ou vers cela, ou plutôt cette sympathie ne se porte pas directement sur les éléments matériels eux-mêmes mais sur les poètes qui, eux, en ont parlé directement. Il convient de le lire uniquement comme introducteur à une autre littérature et ne pas attendre de lui d'être un véritable initiateur. Ou alors de le transposer en y ajoutant ce qu’il n’y a pas mis : la démarche existentielle et la quête personnelle.
Solution alternative: une poésie qui n'émane surtout pas d’un poète souffrant et gémissant, qui donne l'illusion de ne pas émaner du poète lui-même. Qui, en dépit de l'obstacle du langage, va au cœur des choses, se substitue à ce qui n'est pas lui et en restitue l'éternité sans jamais lui prêter ses désirs, ses souffrances, ses frustrations. Poètes contemplatifs, détachés d'eux-mêmes, errants dans et sur le monde, qui n'ont pas besoin d'adhérer à un système philosophique, et encore moins à une religion, pour exprimer leur totale solidarité et leur totale adhésion avec le monde extérieur.

ma roulotte de berger

La plupart des gens qui, à partir d'un certain âge, semblent maîtriser leur existence appartiennent à deux catégories distinctes. Les plus nombreux sont ceux qui vivent harmonieusement dans un lieu fermé, leur maison virtuelle, j'allais dire: leur prison virtuelle, un lieu bien à eux construit patiemment durant la vie, fait de toutes les choses qu'ils y ont accumulées, qu'ils adorent comme autant de fétiches et qui les occupent en permanence; choses stables, choses conquises et choses possédées, qui consolent ceux d'entre ces gens qui, derrière leur équilibre apparent, ressentent malgré tout le caractère éminemment dramatique de la destinée individuelle. Leur vie progresse comme s'enrichit une collection, selon un double processus de remplissage et de préservation. Elle est essentiellement rétrospective. La conscience m'y semble chaque jour un peu plus détournée de son vrai métier.
L'autre catégorie, sans doute minoritaire, est constituée de ceux qui, au contraire, ont tendance à se déprendre de tout ce qui risquerait de particulariser leur destinée de manière irréversible. Non qu'ils ne s'attachent à rien et qu'ils refusent toute forme d'appropriation. Mais leur conscience leur dicte de se mettre en garde. Au delà de certaines concessions faites à la société durant leur vie pour gagner pain et reconnaissance sociale, ils n'ont de cesse de retourner à une existence indifférenciée, où tout est toujours possible, le lieu virtuel où ils demeurent n'ayant pas de limites prédéterminées. Ce lieu est changeant, mobile, c'est la roulotte du berger. Mais il a une direction à défaut d'avoir une stabilité. Leur conscience est ouverte, prospective, intranquille, soucieuse de comprendre.
On aura compris que j'ai la prétention de faire partie de cette deuxième catégorie.

suspension

Dernier débat intérieur, vestige de ce devoir particulier qui consiste à apporter son tribut à la collectivité. Ce débat, et toutes les tergiversations qui l'accompagnent, est sans doute nécessaire pour que le sevrage soit définitifquitte à donner sur le moment l’impression d’être velléitaire. Ils ne savent pas tout cependant: il leur manque une pièce essentielle du dossier. Et si je devais résumer ici le contenu de cette pièce "secrète", je dirais ceci. Pour moi désormais tout ce qui débouche sur l'action extérieure est une forme de retour en arrière. Toute mise en œuvre supposerait des concessions continuelles et rien ni personne ne peut désormais m'obliger à trahir mon engagement intérieur. Je préfère donner l'image négative d'un être devenu passif et aboulique plutôt que de m'agiter pour ajouter à la médiocrité ambiante.

mémoire muette

L'écriture encombre la mémoire spontanée, à moins que ce ne soit l’inverseElles s’empêtrent l’une dans l’autreLe rythme, lent et linéaire, de l’écriture est incompatible avec le surgissement des souvenirs. Les souvenirs non écrits, ceux qui se contentent de faire un gentil remue-ménage dans la conscience, ne forment pas nécessairement un chaos. Ils peuvent par la répétition, l'ajustement, la mise en relation, autant de processus auxquels l’esprit les contraint, aboutir à une forme de récit intérieur aux mille facettes, beaucoup plus riche qu'un simple alignement de mots. La question reste posée, techniquement, de l'écriture de ce qui paraît suffisamment élaboré pour pouvoir passer enfin dans les mots. Ma mémoire, vive pourtant, restera muette tant qu’elle n’aura pas trouvé sa forme écrite.

fiction et poésie

Les romans ou certains écrits autobiographiques sont peut-être plus propres que la poésie à enrichir et à élargir notre imaginaire de lecteur. Leur effet est plus lent, plus progressif, et ils ne se contentent pas d'un effet de lueur, d'éblouissement, voire de fulgurance par les mots. Ils nous installent dans un climat et nous convient à le partager sur la durée. C'est de ce côtoiement, de cette confrontation approfondie avec l'âme du romancier que naît notre propre sentiment des choses, que nous construisons nos propres cosmogonies, en accord avec lui ou en réaction contre lui. La poésie, du moins dans sa facture brève et condensée (notamment avec les sonnets ou leur équivalent contemporain), ne me laisse guère la possibilité de rêver et de me perdre dans mes rêves. C'est trop souvent à prendre ou à laisser, et moi j'ai besoin que la pensée, lente par essence, se lie au rêve et aux images, par le biais de la rêverie (qui est une pensée dépassant son cadre) pour voyager ailleurs. En écrivant ceci, je m'avise que c'est exactement ça que je ressentais à la lecture de certaines œuvres romantiques comme les écrits dits philosophiques de Balzac (La peau de chagrin, Louis Lambert, Seraphita etc...), les contes et nouvelles de Gautier, les œuvres en prose de Guérin. Peut-être devrais-je y revenir sérieusement pour interroger mon propre imaginaire.

la conquête des essences

Mon tort, dans le mouvement spirituel qui m'anime depuis deux ou trois ans maintenant, est de croire que la perception renouvelée du monde extérieur, d'une part, nécessite une profonde réforme intérieure et, d'autre part, qu'elle devrait se faire sans aucune médiation métaphysique au sens strict (notamment la postulation d'une essence, donc in fine de Dieu). Adopter ces principes, c'était, selon moi, viser un statut d'objectivité intégrale qui se dispenserait de la notion d'essence pour pénétrer la réalité des choses et qui prétendrait, avec cet outil nu, découvrir (au sens de dévoiler) ce qui précédemment se contentait d'être là. Mais la vérité c'est que lorsque je place aussi haut que je le fais ces entités qui m'environnent dans leur réalité physique (le temps, l'espace, les éléments matériels), je leur attribue implicitement une essence préalable, une raison d'être dans un ordre cosmique et divin, une transcendance en somme. Je me mens donc à moi-même lorsque, dans mon souci de réforme intérieure, je crois pertinent d’éliminer tout soubassement métaphysique. En persistant dans cette voie, je risque de restreindre mon univers mental à celui des mots et du langage, ultime et unique resserre de l'objectivité humaine. Contention spirituelle débouchant sur un véritable assèchement du monde. Impasse de nature linguistique.
Outre ces restrictions que j'ai fini par m'imposer sur les notions d'ordre métaphysique (alors que l'élan initial était parti de là !), j'ai tendance également à contrôler ma tendance naturelle à l'abstraction, comme si c'était un défaut naturel de mon esprit. Je crains en effet que l'abstraction tende à réduire le réel, à effacer sa richesse et sa diversité, à appauvrir le répertoire des images que je reçois du monde extérieur en les traduisant trop vite en idées ou en concepts. Mais, ce faisant, j'oublie que l'abstraction ne s'applique pas seulement aux idées pures mais qu'elle est aussi une façon d'atteindre de manière immédiate l'essence des phénomènes, d'y participer en tant que conscience active. On ne fait pas alors que réduire, ou résumer, ou trouver le commun dénominateur: on s'inscrit au cœur des choses.
Qu'est-ce que la réduction phénoménologique par rapport à ce que je suis en train de formuler ? L'abstraction dont je parle est bien également la mise en parenthèses de ce qui, dans la perception ordinaire, entrave l'intelligence de l'unité qui se cache derrière la pluralité. Toutefois, la capacité d'abstraction dont je parle est du ressort de l'imaginaire et n'a pas la prétention à l'absolu de vérité objective qu’ambitionne la phénoménologie. En disant cela, je réalise que le monde des essences auquel cette facilité d'abstraction permet d'accéder est une notion radicalement subjective et c'est en ce sens qu'elle est importante: elle est peut-être le seul outil de l'imaginaire capable de rivaliser avec les mots. Et savoir que je peux m'affranchir de l'emprise totalitaire des mots au moyen de cette capacité abstractive qui me lie intimement à une essence est un soulagement et une espérance.
Tout se réduirait-il finalement à cette dialectique des signes et des essences ? Ou plus exactement à l'effort du moi pour que ses propres mots (les signes) ne trahissent pas son intelligence des essences, ou, pire encore, ne finissent pas par s'y substituer ? Est-il nécessaire de préciser ici que le signe est pris ici dans son acception complète, à savoir comme signifiant et signifié, et non simplement comme signifiant. Car le signifié ne contient pas tout: il est l'étant des choses, ce sur quoi tout le monde peut s'entendre, et non l'être des choses, notion relative que je crois désormais indissociable du mystère individuel
Je crois utile de me résumer ! Ne plus brider en moi les tendances tant métaphysiques qu'abstractives, afin de construire une vérité personnelle qui m'élève au dessus de l'existence quotidienne sans jamais m'enfermer dans le labyrinthe du langage. Je crois à la force émancipatrice de la conquête personnelle des essences, ne concernerait-elle que les plus modestes objets. Connaître le butin de cette conquête contribuerait à avancer dans l'élucidation de mon mystère personnel. Suprême sophistication de l'évolution psychologique, soit, mais que je fais mienne. Et peu importe pour le moment qu'il puisse exister une résolution ultime du mystère individuel, une synthèse, un terrain d'entente final où toutes les subjectivités se rejoindraient et s'aboliraient pour définir une vérité unique qui s’appellerait Dieu. C'est trop anticiper. Je ne veux pas prendre de raccourci et risquer de manquer une étape essentielle.

là où l'étant trahit l'être

Une option de lecture critique de Gracq et Leiris: identifier les moments, peut-être pas si nombreux que ça, où les signes cèdent le pas aux essences, les abstractions livrant la fameuse clé ou, pour reprendre la formulation de Leiris lui-même, la règle du jeu. Ou, plus subtil encore, où la posture objective de traduction de l'étant des choses par le langage est en réalité un dévoilement de leur être. Le butin de la quête des essences extérieures par l'écrivain éclairant sa personnalité de l'intérieur.

regard intérieur

Corriger le prestige des images visuelles, celles que l'on reproduit au moyen du dessin et des couleurs, pour mieux valoriser les formes qui s'inscrivent, elles, dans le regard intérieur et qui sont dissociables de la vue. Il est probable qu'un aveugle de naissance dispose d'un répertoire inépuisable de formes en étroite connexion avec les sens dont il dispose: ouïe, toucher, odorat. Ces formes sont des abstractions mentales. La vue accapare tout, absorbe tout, lisse la réalité, peut nous empêcher d'accéder aux essences. Le vrai peintre considère évidemment la vue comme un simple outil; le vrai peintre utilise le sens de la vision, celui des spectateurs surtout, pour percer ce qu'il y a derrière les images, à savoir les formes comme autant témoignages des essences, et non pas pour reproduire ce qu'il a devant les yeux. Je développe ici maladroitement un lieu commun mais j'avais besoin de l'écrire ce matin. Je fais mon éducation
A lire absolument, mais quand ?: Diderot, Lettre sur les aveugles - Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Le visible et l'invisible  - Sartre, L'imaginaire.

reconnaître les partenaires

Plus je me rapproche de la fin plus je pressens l'issue heureuse : la fusion avec le monde élémentaire et avec la nature, hors de toute réalité humaine. Et tout mon effort, plus ou moins conscient, est d'identifier, puis de nommer, les partenaires du moi intime et du monde extérieur capables d’aller à la rencontre les uns des autres.

sans médiation

Le devoir moral vis à vis de sa propre vie, le salut pour employer le seul gros mot qui convienne ici, est rendu d'autant plus difficile à l'homme contemporain que ce dernier ne bénéficie plus aussi aisément qu’autrefois de la médiation de Dieu, ni du médiateur de ce médiateur : le prêtre. Il est inutile de revenir en arrière, de se trouver artificiellement un Dieu et encore moins un prêtre. C'est dépassé, ça ne peut pas tenir la distance. On passerait à côté de soi, on abandonnerait lâchement. Au mieux, Dieu peut être un ersatz verbal qui facilite l'expression du sentiment intime en renforçant la distance entre nos deux pôles spirituels: l'esprit, aux marges du moi, et la conscience, au cœur de ce même moi. La noblesse, mais aussi l'immense difficulté, de l'homme contemporain en quête de salut, c'est qu'il doit affronter directement et sans filet le vertige de sa condition. Envisagé du point de vue individuel, ce pourrait être considéré comme un signe de progrès de la civilisation, mais pour la société c'est évidemment un immense péril comme le journal nous l'apprend chaque matin.