NOVEMBRE 2017

Gilles-Christophe, Novembre 2017

élision
Il serait possible sans doute de reprendre mon étude de Bachelard (la psychanalyse et la poétique des éléments naturels) en adoptant une nouvelle matrice de lecture, en changeant assez radicalement de perspective, à savoir: en éludant purement et simplement le sujet (l'observateur, l'observateur, l'expérimentateur, le poète, le lecteur, etc.). Jusqu'ici j'avais centré mon intérêt sur les aperceptions du sujet avec la conviction implicite que ce dernier est garant de la perception sensible et, ultimement, des idées auxquelles elle le conduit. Le sujet face au monde était le noyau ultime de cohérence auquel il convenait de se rapporter. Cette posture de lecteur était dictée par le souci d'une réforme intérieure dans ma façon de percevoir le monde extérieur, et notamment le monde physique. Je pensais, en tant que  sujet insatisfait de sa propre capacité à transfigurer la réalité extérieure, pouvoir dérober un peu de leur feu à ces explorateurs du réel et à ces visionnaires dont Bachelard multiplie les exemples dans ses essais sans s'attarder sur aucun. Ma position était vouée à l'échec car Bachelard ne fait pas la psychanalyse du sujet mais celle des éléments eux-mêmes (le feu, l'eau, l'air, la terre), lesquels sont au cœur de son projet de critique littéraire.  
Est-il vraiment souhaitable de reprendre la lecture de Bachelard avec mon nouvel état d'esprit, c'est-à-dire émancipé du souci de réforme intérieure dans le domaine de la sensibilité au monde extérieur mais de plus en plus convaincu que les idées constituent le mode spécifiquement humain de rattachement à l'Absolu? En d'autres termes, peut-il y avoir une lecture platonicienne de Bachelard consistant à identifier et à spécifier les notions premières (ou idées) que la nature, et notamment la nature élémentaire, suggèrent à l'esprit humain, ceci indépendamment du sujet. Je doute que Bachelard soit le meilleur guide à cette fin. Il me semble qu'il a accepté lui-même de se noyer dans l'érudition et, j'oserais le dire, dans la décomposition et l'accumulation des notions innombrables qu'on peut extraire à l'envi de la moindre bribe de réalité. En somme, pour redécouvrir le vocabulaire comme M. Jourdain la prose. Il n'y a dans son œuvre de critique littéraire nul aperçu sur la transcendance, nul espoir et nulle tentative de se dégager des lacs du réel, nul indice que l'auteur désire prendre son rang, fût-ce a minima, dans le dialogue entre l'espèce humaine et la Nature.
En analysant mes déceptions de lecteur, j'apprends ainsi non pas à me connaître un peu mieux, ce qui me préoccupait exclusivement au début de ce blog, mais, au contraire, à me déprendre sincèrement de moi et à placer la priorité de l'existence dans la relation à ce qui nous explique collectivement. Et cette trajectoire, je ne la crois nullement personnelle mais seulement méritant d'être vécue. Immanquablement, cette exigence va me ramener à la philosophie en tant qu'elle s'attache aux notions premières, à ce domaine de la métaphysique qui part de la réalité pour y revenir toujours, qui, sans sacrifier le particulier, voit la marque du réel dans la moindre idée et l'idée inscrite au cœur du plus banal objet. Je suis donc platonicien et réaliste (au sens que la philosophie médiévale donne à ce dernier mot), deux attitudes hautement compatibles. Cette voie, je continuerai à la suivre dans les mois à venir car elle s'impose naturellement à moi.
pas de dernier mot
Une science est capable de s'imposer ou de se définir comme science lorsqu'elle est parvenue à se séparer, voire à se désolidariser, de la métaphysique, c'est-à-dire à partir du moment où elle est parvenue à forger un vocabulaire spécifique dont la définition est explicite, ou, à défaut de mots, des groupements de mots qui s'apprennent, se retiennent, se transmettent et s'appliquent à la vie matérielle. Plus la métaphysique se déleste des sciences qu'elle engendre dans son sillage, plus elle s'approche de l'Absolu. C'est comme si la métaphysique, dans l'histoire humaine, subissait un cure d'amaigrissement ou un effeuillage. Qu'en reste-t-il à notre époque?  l'essentiel, le cœur, le noyau. Il ne faudrait cependant pas que ce noyau se réduise à un mot unique. Le dernier mot.
Car il ne peut y avoir de dernier mot. Faire de la métaphysique c'est approcher, sans jamais pouvoir l'atteindre, la réalité (ou la vérité) de l'ordre universel, malgré l'embarras du langage, malgré l'inadéquation des représentations présentes et passées qui nous encombrent l'esprit. C'est réformer sans relâche notre vision du monde par la seule imagination et dans l'au delà du langage. Le présupposé de la métaphysique, son grand pari, c'est qu'il y a une vérité avant le langage et qu'on peut la découvrir par un usage critique du langage.
oxymore
La pensée métaphysique relève de la philosophie spéculative: elle a donc un rapport étroit avec celui qui la formule; elle le caractérise. Je ne distingue pas pour ma part la métaphysique de la religion personnelle. Je souligne que l'expression "religion personnelle" est un oxymore, la religion étant selon le dictionnaire de nature essentiellement collective. Mais qu'est-ce qui est le plus important dans cette notion de religion: la liaison avec ses semblables par l'intermédiaire d'un appareil dogmatique ou la liaison personnelle et spontanée qu'on construit de manière organique avec le cosmos (ou l'ordre universel, ou Dieu si l'on y tient absolument).
remonter la chaîne
Les catégories ne peuvent-elles être la trace de Dieu dans les choses, dans ce que Whitehead (dans The great chain of being) appelle les entités réelles ("actual entities")? Sans cette hypothèse ontologique, à quoi sert-il de faire de la métaphysique ? Sans cette hypothèse, le ressort serait complètement détendu. Quand Whitehead dit qu'il faut dériver les principes généraux de la considération des entités réelles, et ne surtout pas faire l'inverse (dériver le particulier du général), il se place du point de vue humain bien entendu. Mais la genèse des "entités réelles", autant dire la Création, n'est pas le fait de l'homme. Donc si l'on admet l'idée d'un Créateur, ce Créateur a pu procéder, quant à lui, du général au particulier. Le métaphysicien, puis le scientifique dans son sillage, font empiriquement le chemin inverse dans la folle ambition de parvenir à s'identifier au Créateur.
Cependant il faudrait mettre une majuscule à Métaphysicien et une majuscule encore à Scientifique pour montrer que la résolution de l'énigme est une entreprise collective, historique, incommensurable à la pauvre existence individuelle et au temps ridicule qui lui est imparti. Autrement dit: moi humble vivant et humble penseur, moi sincère lecteur plein de bonne volonté si désireux de comprendre et d'accéder, ne serait-ce qu'à ma manière, à la vérité des vérités, je n'ai aucune chance de pouvoir en venir à quelque conclusion que ce soit. Je n'ai même aucune chance d'en faire un jeu de l'esprit dont je pourrais tirer un plaisir durable ! J'en tire provisoirement la conclusion que la méditation métaphysique ne peut être que vouée à l'impasse dans un esprit médiocre comme le mien!
Je peux cependant me reposer, oui me reposer, sur certaines convictions élémentaires que les philosophes amis de l'homme ont rendu évidentes pour l'homme. Les premiers d'entre eux dans l'histoire de la philosophie, Platon et Aristote, et les grands vulgarisateurs, spiritualistes de surcroît, s'adressant aux lettrés curieux au premier rang desquels V. Cousin et W. James.  J'y reviens : je suis platonicien, ou réaliste au sens que la philosophie médiévale donne à ce terme, ou encore idéaliste selon la définition moderne.
deux problèmes
Pour mon éducation, alterner, selon mes humeurs, deux types d'études historiques : l'étude des sensibilités littéraires et celle des grands problèmes philosophiques. D'ailleurs, il me semble que la méthode d'archéologie philosophique, telle que la présente A. de Libera, peut s'appliquer aux sensibilités littéraires et artistiques. Comment établir (décrire, expliquer) le lien, les filiations et les continuités entre des productions littéraires séparées dans le temps où dans l'espace mais qui semblent relever de domaines de la sensibilité ou de tempéraments littéraires analogues. C'est probablement un secteur particulier de la littérature comparée. Actuellement je travaille sur le jansénisme en tant que sensibilité littéraire et sur les universaux en tant que problème d'archéologie philosophique.
Évidemment, cet objectif d'étude est idéal. Il nécessiterait plusieurs décennies. Il est trop tard maintenant. Je suis parvenu à l'âge des deuils et des sacrifices. Ces choses que je nomme les unes après les autres, comme dans une longue litanie, sont celles que je suis obligé d'abandonner le long de la route. Cette route que je poursuis de plus en plus allégé avant, très bientôt sans doute, de me résoudre à prendre un raccourci. [ Entre parenthèses, j'ai encore quelque scrupule à exposer comment je conçois le raccourci bien que cela devienne clair. C'est l'absence d'humilité qui explique cette résistance ]
Dans l'immédiat, et même quand je cheminerai sur le fameux raccourci, le plus pertinent pour moi, qu'il s'agisse des questions philosophiques ou des questions littéraires, c'est la méthode et non pas l'érudition. D'abord savoir poser les problèmes, autrement dit savoir de quoi je parle; ensuite, user de la méthode comparative pour dégager les caractères spécifiques des termes de la comparaison, pour enrichir le nuancier. Particulièrement pertinent pour moi qui désire extraire des idées personnelles originales à partir de lectures qui ne sont pas faites que d'idées.
pointillé
Et si la lecture n'était que durée indifférente, diversion, remplissage. Que seule importait le vrai temps existentiel, le temps efficace, celui qui nous construit et nous détruit, qui agit sur nous, à notre insu ou non. Finalement je vois la lecture comme un filet très lâche qui nous retient dans le vide et qui entretient l'espoir. Aussi comme un catalyseur général de la pensée et de la vie intérieure. Le temps existentiel, que la lecture accompagne et protège à distance, est une suite de pointillés dans la durée générale. Quand le terme approche, on cherche à faire se rejoindre, de manière rétrospective, les temps morts qui séparent les pointillés. On recherche plus de continuité dans le temps existentiel, comme si ce temps individuel recomposé, rétabli dans son intégrité, était la seule conception recevable de l'être. Pas d'être définitif sans terme et sans rejointement des moments essentiels précédant le terme. C'est cet être là, quel que soit son état d'achèvement, qu'on présente à qui de droit. Dans cet effort de fin de vie, les livres ne sont de véritables auxiliaires que si l'on sait ce qu'on peut en attendre.
ce qui fait prise
La vie de l'esprit pourrait désormais se jouer entre ces deux pôles : la métaphysique d'un côté, la sensibilité littéraire de l'autre. Dans cette hypothèse, la construction de la pensée ne procéderait plus uniquement, comme jusqu'à maintenant, par menus progrès que l'écriture suit à la trace pour ne pas en perdre le fil, mais par l'élaboration insensible, dans l'arrière-cuisine de l'esprit, d'un corps d'idées faisant système et dont on ne prend pleine conscience qu'à un stade avancé de maturation. L'écriture de la pensée prendrait alors deux formes complémentaires : d'abord celle que j'ai presque toujours employée jusqu'ici, à savoir rendre compte au jour le jour de la progression à vue, de l'égrènement des idées comme autant de ponctuations du temps existentiel; ensuite la culture personnelle - qui n'appartient qu'à lui - que le lecteur finit par acquérir lorsqu'il s'est attardé assez longuement dans un certain domaine de la littérature et la philosophie. Cette culture personnelle c'est le dépôt qui fait prise à la longue, c'est la signification transcendante que notre curiosité et notre assiduité nous ont permis d'acquérir. J'ai trop négligé ce deuxième stade de l'écriture jusqu'ici, me contentant de courtes récapitulations de temps en temps, de bilans d'étape. Pour y parvenir, il est indispensable de choisir des thèmes d'étude auxquels je sois capable de me tenir pendant un certain temps. En avoir deux en cours, un dans chacun des deux grands domaines que j'ai indiqués plus haut (métaphysique et sensibilité littéraire) permet d'éviter la lassitude. Encore une fois, il ne s'agira plus de résumer ou de paraphraser scolairement des ouvrages, comme je l'ai fait au début de ce blog, mais, entreprise plus exigeante, de montrer comment et sous quelles formes le thème étudié s'est installé durablement en moi, m'a transformé en somme.
incarnées
Même si elles n'appartiennent à personne, les idées sont toujours incarnées. Le penseur, l'écrivain,  les révèle, les transmet, les transforme. Lorsqu'on fait l'histoire des idées, il me semble dangereux de dissocier les idées de ceux qui les émettent. Et quand l'historien des idées semble faire l'impasse sur les particuliers que sont les penseurs et les écrivains, c'est le signe qu'il parle de lui-même.
frontière des universaux
La réalité des Universaux est pour moi indéniable, mais l'homme n'est pas capable de savoir où passe la frontière qui délimite ce qui relève de l'universel de ce qui n'en relève pas. Si on connaissait cette frontière, on serait capable de proposer une définition de la Création ou, si l'on préfère, du principe créatif (Dieu pourrait avoir conçu le noir mais aurait-il alors été jusqu'au gris et, si oui, jusqu'à quelle nuance de gris ?). Être réceptif à l'idée d'une réalité des Universaux c'est admettre la possibilité de Dieu; constater que l'esprit humain ne saura jamais où placer la frontière entre ce qui est universel et ce qui ne l'est pas, c'est nous ramener inexorablement à notre ignorance et à notre misère, avec ou sans Dieu. Cette question métaphysique de la frontière de l'universel, même si elle ne frappe pas directement l'esprit, est peut-être plus au cœur de la condition humaine que les deux infinis pascaliens ou le temps bergsonien, deux autres mystères proposés à l'âme humaine.
méditer
Je multiplie les lectures et j'en extrais laborieusement des idées, mais la simple méditation ne serait-elle pas aussi efficace ?
je ne sais plus
Séparation du divin et de l'humain. Séparation de l'Homme et de la Nature (au sens physique).  Certains jours je considère que la Nature relève du divin et l'Homme de l'humain. D'autres jours, que la Nature relève de l'humain et l'Homme du divin. Certains jours je suis Socrate, d'autres Pascal.
maxime socratique
La morale, l'éthique, la sagesse, le bonheur pourquoi pas? c'est la mise en musique de principes généraux venus d'on ne sait où, mais qui s'imposent à nous, semble-t-il, de toute éternité. Il faut cependant séparer le grain, les principes éternels, de l'ivraie, les mauvaises habitudes. Là réside la science de la morale; la morale s'imposant en effet comme science, c'est-à-dire comme connaissance du général. La maxime socratique "Connais-toi toi-même" est l'exhortation à prendre conscience de qu'il y a en nous de général. Le toi-même n'est pas ici l'individu mais l'homme dans sa dimension générique, donc ce qu'il y a de commun à tous les hommes. Rien de comparable chez Montaigne qui semble au contraire fonder toute sa philosophie sur l'individu, entité insaisissable caractérisée par sa variabilité, son inconstance et son inconsistance.
l'un des trois
Dans la séquence: le Vrai, le Beau, le Bien, chacun choisit le préliminaire ou la priorité qui lui convient le mieux parmi les trois, ou plutôt celui qui s'impose à lui le plus spontanément. Et il en vient aux autres ensuite, comme par un enchaînement nécessaire. Il n'y a plus, en fin de parcours, de priorité qui effacerait ou minorerait les deux autres. Tout se tient quand il s'agit de notre accès à l'universelle intelligence. L'époque contemporaine semble imposer le Vrai comme base de départ. Pourquoi pas?
En matière de Bien, c'est comme si l'on croyait connaître les principes généraux avant leur application à la réalité. Au contraire, pour le Vrai la réalité physique s'impose tellement qu'elle masque les principes abstraits qu'il faut alors activement rechercher afin de remonter jusqu'à la source. Le Beau est sans doute entre les deux : il semble qu'on applique presque immédiatement des critères, donc un point de vue général, à un jugement personnel et particulier.
accueillante
La métaphysique est très accueillante: on n'est pas moins métaphysicien quand on nie la divinité que quand on l'affirme. C'est à tort que ceux qui nient Dieu se croient plus rationnels que les autres.
immanence de la transcendance
N'y aurait-il pas aussi une forme d'immanence dans un plan situé au-delà de la transcendance? Je m'explique. Les Idées et les Formes seraient les principes transcendants qui permettent de remonter par l'intelligence de la réalité matérielle à ce qui en rend compte. Ces Idées et ces Formes constituent le monde intelligible, à partir duquel le monde sensible a été créée. Le monde intelligible est bien distinct de la réalité matérielle mais il vit par et de lui-même, comme une vaste cuve de fermentation. Quand on parvient à se hisser jusqu'à lui par l'esprit à la suite d'un premier effort de transcendance, alors on acquiert la véritable aperception de l'immanence car tout est ici, je veux dire dans le monde intelligible, déterminé par tout. Au contraire, le monde sensible est opaque à la raison dans une première approche.

induction prométhéenne
Existe-t-il une branche des mathématiques où la raison s'attache à remonter les axiomes, à démontrer qu'ils sont eux-mêmes la conséquence logique d'un principe qui les précède et dont on ne s'était pas avisé jusqu'ici? Y a-t-il le moindre petit exemple de cette démarche de la raison? Cette question me semble essentielle ce matin, je brûle de savoir et c'est probablement une grande naïveté que de se la poser. Je brûle de le savoir car cette remontée pied à pied vers la source des principes universels et nécessaires est prométhéenne. Est-il erroné de dire qu'elle relève de l'ordre du possible? En tout cas, elle s'oppose à la démarche classique de la science qui consiste à déduire toutes les conséquences des principes en les appliquant au monde sensible, en les y mêlant étroitement.
La méthode inductive s'applique-t-elle aux mathématiques? Après une très rapide et très superficielle vérification, oui, mais cela semble une simple technique heuristique s'appliquant à des domaines très précis de l'arithmétique. On l'appelle aussi raisonnement par récurrence.
À noter par comparaison que l'induction n'est qu'une remontée vers un principe hypothétique d'explication de certains phénomènes précis du monde sensible. Dans la connaissance empirique, on ne sait jamais de manière définitive sur quels principes éternels et nécessaires on s'appuie. Ils ne sont que suspectés. Le terrain est mouvant et instable. La validité de ces principes n'est attestée que de manière opérationnelle sur la foi des conséquences qu'on peut en dériver dans la descente vers le monde sensible. S'il existe un domaine de la réalité matérielle, aussi restreint soit-il, où leur applicabilité est avérée, cela signifie qu'ils ont un certain degré de véracité.
Pour définir le triangle comme forme universelle, indépendamment de ses avatars infinis dans le monde sensible, il a bien fallu utiliser l'induction qui est une généralisation. Une généralisation qui, dans ce cas particulier, relève d'une catégorisation ou d'une classification.
Mais la démarche spontanée de l'esprit, en dehors de toute spécialisation scientifique, est d'induire, induire toujours, pour remonter aux principes, puis au Principe des principes.
Autre chose: la déduction s'applique à des principes initiaux dont on tire les conséquences logiques; mais elle est elle-même, en tant que déduction logique, la conséquence de principes intangibles dont on a plus ou moins conscience (unité, identité, non-contradiction etc…). Donc quand on raisonne logiquement sur une question particulière, fût-ce la plus simple, on met en œuvre un concours déjà complexe de principes universels. Idem pour l'induction, préalablement à l'induction, qui est une généralisation, il y a le principe de généralité.
Il y a un terme dans le processus de généralisation où aucune comparaison, aucune distinction n'est plus possible. Le principe tient tout seul, il est à lui-même sa propre justification. Il a atteint l'être. Cette définition de l'être me convient car elle est très restrictive: elle semble ne pouvoir s'appliquer qu'aux seuls principes éternels et nécessaires, aux seules formes ou idées que l'on pourrait qualifier de limites, c'est-à-dire au delà desquelles aucun perfectionnement de la notion n'est concevable. Il y a loin de cette définition à celle, proprement illogique, qui voudrait faire de l'être une sorte de qualité, d'attribut d'excellence. Et, plus encore, de l'attribuer à ces semblants d'unités vivantes que sont l'homme, les animaux ou les plantes.
Pratiquement, dans ce processus essentiellement empirique qu'est toute existence consciente, il est difficile de s'assurer qu'une limite a été atteinte. On peut se tromper ou être trop imprécis dans l'appréciation des frontières qui définissent les idées et les formes. Mais au moins on tient là une une définition à garder à l'esprit, comme une lumière vigilante, durant les heures où l'on réfléchit à notre rattachement au monde sensible et qu'on ne veut pas s'y perdre. Aucune réponse à des questions telles que : quelle est la forme ultime que je perçois dans ce rideau d'arbres en train de perdre leurs feuilles ? ou : ai-je dans ma vie vécu l'amour dans toute sa plénitude ? Aucune réponse à ces questions ne peut être selon moi immédiate, donc purement intuitive. Il y faut le bain prolongé de la méditation, laquelle accumule en nous une quantité d'informations infimes nous permettant progressivement de discerner les idées essentielles et de les mettre en rapport. Au bout de cette expérience intérieure, il me semble qu'un monde supérieur s'édifie progressivement, notre monde intelligible, notre monde des essences, un monde épuré, personnel et nécessairement inachevé.
la liberté absolue et l'origine
Je me demande si la notion principielle la plus convaincante ce n'est pas celle de liberté, le sujet libre étant celui qui n'est soumis à aucun déterminisme extérieur et qui agit selon sa propre loi. Nous, pauvres sujets humains qui nous nous débattons continuellement dans nos liens, nous sommes parfaitement capables de concevoir ce que pourrait être un sujet parfaitement libre. Et ce sujet-là ne se donne qu'en un mot!
Quand j'examine les phrases qui précèdent au plan logique, je me rends compte que l'élément-clé sur lequel repose la proposition est la notion de déterminisme extérieur. Il suppose qu'on a défini un intérieur et un extérieur, et, probablement pas seulement sur une base spatiale. Dans la conception que l'esprit humain est capable d'avoir de l'être libre, il peut donc y avoir deux choses différentes : soit un être qui englobe tout, sans exception, et qui a donc pouvoir sur tout, en deux mots: l'immanence panthéiste; soit, beaucoup plus difficile à concevoir, un être formant tout, qui n'a aucun contenu se rapportant à ce monde et qui pourtant règne sur lui, comme sur les autres. C'est la conception transcendante, surnaturelle, à laquelle mon esprit résistera toujours sans jamais l'abandonner tout à fait.
La notion de la liberté absolue de l'être transcendant peut s'approcher plus souplement en lui associant la méditation sur l'origine de l'univers matériel, Le Tout étendu serait né, au Big Bang, d'un tout sans extension; la matière serait née de l'absence de matière. Donc, à l'origine de tout, on pourrait très concrètement supposer un monde immatériel et indéterminé, sans contenu ni périmètre. Cette omnipuissance spirituelle, même si elle est ici évoquée dans sa seule dimension fondatrice, pourrait très bien être permanente et continuer à régner aux côtés du monde matériel, comme si sa formidable transformation originelle ne l'avait pas affectée dans sa nature, que la matière et l'esprit pouvaient en quelque sorte cohabiter.
La méditation sur l'origine est perturbante pour toutes les croyances, particulièrement pour ceux qui, comme moi, seraient tentés, par confort, de se reposer définitivement dans la foi panthéiste. Il est impossible de ne pas intégrer dans son système du monde la question de la fondation, celle du temps et des transformations. La faille énorme, rédhibitoire, de la pensée panthéiste, du spinozisme en particulier, est d'imaginer un monde de toute éternité, un monde sans histoire. Et je serais prêt à basculer pour la transcendance et la cause spirituelle, ne serait-ce que pour en préserver la possibilité.
les deux
Si la liberté absolue peut nous suffire à définir le concept de Dieu, cette définition ne nous aide pas à nous situer, nous humains, par rapport à Lui. Soit Il nous comprend, nous renferme en Lui-même, soit Il nous domine de haut, de loin, de longtemps. Nous ne saurons jamais exactement. Le plus sage est selon moi d'avoir une double croyance: la panthéiste, calme et tranquille, qui s'accorde le mieux au quotidien; la monothéiste, aux moments de plus forte exigence spirituelle. Au plan religieux, le christianisme me semble proposer une synthèse entre les deux systèmes de croyance (une façon de voir sans doute hérétique). Car si le Père symbolise l'éloignement propre à la transcendance et la création, le Fils symbolise son avatar humain en lequel nous pouvons nous reconnaître dans notre for intérieur et dans la permanence des jours, étant en lui comme il est en nous. Quant à l'Esprit, ce n'est pas l'anti-matière: c'est le principe de continuité qui aurait pré-existé au monde matériel et qui lui aurait donné naissance. Avec ces trois pôles que le Verbe sacré, au travers de tous ses écrans symboliques, nous présente comme rassemblés dans l'Unité définitive, nous pouvons échapper à nos déterminations personnelles et naviguer virtuellement dans l'entier univers.
le monde intelligible
J'ai parlé plus haut d'un plan supérieur de l'immanence, qui n'est plus le monde sensible du panthéisme de la vie courante, mais le monde intelligible platonicien peuplé d'Idées et de Formes. Je pense qu'il s'agit d'un plan intermédiaire, peut-être symbolique, sans aucun doute  conceptuel, où Dieu lui-même ne figure pas mais où l'esprit humain peut se mouvoir, dont il peut faire son champ d'action, cela sans sortir du temps existentiel. Le monde intelligible, en tant que plan intermédiaire, est donc bien le produit et l'indice de la transcendance, mais il peut  rester à lui-même sa propre explication. Il est parfaitement accueillant à l'homme et forme un tout. Et l'on pourrait s'en tenir à lui sans se référer à ce qui le dépasse: c'est une position panthéiste. Il est curieux de constater que le plan du monde sensible, base classique de l'immanence panthéistique, est plus mystérieux, plus troublant, plus déstabilisant, en un mot plus étranger, donc plus propice à la foi que le plan du monde intelligible, siège d'une immanence simplifiée et comme raffinée, qui peut se suffire à lui-même.
tombé dans le temps
Dans la religion chrétienne, le Christ est le point en apparence le plus fragile de la solution métaphysique apportée par la religion qu'il a fondée. Et c'en est pourtant le plus spécifique et le plus déterminant. Fragile en apparence, car le Christ est Homme et que l'Homme est Terre, rien que Terre. Comment, en toute raison, ne pas réduire alors le Christ à un simple avatar terrestre, révélé en une période de notre histoire où l'univers tournait autour de notre globe. Mais au fond qu'est-ce que le Christ? C'est Dieu non pas tant fait homme (Homo sapiens) que fait existant, c'est à dire âme tombée dans le temps. Et de ces âmes-là, y en a-t-il beaucoup ailleurs? Quoiqu'il en soit, le symbole qui nous est proposé par le Verbe divin est assez souple d'interprétation pour s'adapter à des mondes accueillant ces âmes tombées cherchant à retrouver le lieu d'origine.
comment ne pas être dualiste
Affirmer que le monde matériel a une origine, comme le soutient la science la plus sérieuse, cela revient à dire dire qu'il y a quelque chose qui précède la matière et qui l'a même créée. Est-ce l'esprit ? Une autre matière ? Quels que soient le nom et la signification qu'on donne à ce principe créateur pré-existant à la matière qui nous entoure, on est bien obligé d'être dualiste. C'est ce que j'appellerai la preuve par l'origine. Deux réalités se côtoient, dont l'une est peut-être à l'origine de l'autre. Dans ma formulation, j'ai essayé de ne pas forcer la signification des mots mais je ne vois pas comment échapper à une évidence.

Gilles-Christophe, Novembre 2017