AOÛT 2016

AOÛT 2016

l’esprit qui travaille en moi
Un esprit travaille en moi. Il ne me lâche pas tant que je n'ai pas réussi à traduire ses exigences en mots et en actesDeux formes du moi essaient donc de se comprendre. La première, que j’appelle esprit, préside à l’autre, qui ressemble à s’y méprendre à la conscience.
D'où ces réveils très matinaux hantés par des interrogations essentielles qui durent jusqu’à ce que j'aie formulé avec les mots dont je dispose les impératifs spirituels ainsi présentés à la conscience. L'esprit qui siège en moi est plus fort, beaucoup plus fort que moi. Je perçois ceci très concrètement. Il ne s'agit pas d'une perception que j’ai empruntée aux livresni d'une facilité de la conversation. Non, l'esprit est bien là, ne sachant comment se manifester à la conscience. La conscience est mienne mais l'esprit qui frappe à la porte me semble venir de l’extérieur. Soucieux de me voir prendre le bon chemin, il s'inquiète de mes errances, essaie de me signifier quelque chose mais il me semble que son langage n’est pas le mien, qu’il n’est même pas une langue connuePas le français en tout cas ! C'est ce qui me laisse penser qu'il est distinct de moi.
Mais j'ai la faculté de rester attentif à cet informulé qu'il véhicule. J'essaie inlassablement de lui proposer des interprétations, des résolutions.
Par exemple, ce matin, j’interprète le message du jour sous cette formulation: l'esprit veille à ce que je puisse mourir réconcilié. Il me prescrit de ne pas trop désirer, de ne pas trop regretter, de ne pas me noyer dans la diversité et la multiplicité, de ne pas essayer de rattraper le temps perdu. Avant de me rendre à son message, je lui résiste un peu: comment parvenir à éteindre en moi l'aspiration au savoir universel sans perdre l'instinct de vie pour le temps qui m'est encore imparti ? Ce message de réconciliation définitive avec le monde, ce n’est pas la première fois qu’il essaie de faire son chemin en moi. J'avais déjà compris qu’une certaine pratique de la philosophie était le meilleur outil pour parvenir.

tentation romantique

Ce matin, ce n'est plus la philosophie de l'honnête homme qui s'impose à moi comme priorité de lecture. Je trouve évidente l'idée de me replier (à jamais!) sur mon cher XIXè siècle français. De lire, et surtout relire, un à un, méthodiquement, tous les ouvrages qui figurent dans ma bibliothèque romantique, en commençant par les géants Hugo et Sand, que j’ai trop négligés autrefois, et d'écrire une notice sur chacun d’eux.
Dans ces notices, je pourrais m'adresser particulièrement à T., qui est prêt à partager ces trésors avec moi. D'ailleurs, n'est-ce pas lui qui a enrichi notre bibliothèque romantique avec les ouvrages de Hugo (cette fameuse vente aux enchères de Toulouse !) et de Sand vers qui il a une inclination toute personnelle ? Je sais qu'il sera réceptif à cette littérature et c'est moi qui devrai aller vers lui pour l’inviter à partager ma passion. Il s'agira de m'adresser à l'Ami, de me dépayser en sa compagnie, d’habiter avec lui une humanité idéale, où la vie côtoie le ciel, où aucune vérité essentielle n'est laissée de côté. Chaque génie romantique n'est-il pas à lui seul le créateur d’une cosmologie, tous arts confondus ?

lecture de leiris

Difficulté spécifique à entrer dans les deux premiers tomes de la Règle du jeu de Leiris (BiffureFourbis)A me les approprier pour être capable de les commenterA en pénétrer le sens de manière assez intime, à dialoguer virtuellement avec l'auteur, à saisir mes sympathies et mes antipathiesCette difficulté ne peut être surmontée qu'en lisant très lentement, en attachant de l’importance à chaque détail, et, s’agissant de Leiris, à chaque mot. Car pour Leiris, le sens ultime réside dans le motToute phrase prépare chez lui l’avènement d’un mot. Il ne peut donc être question de lire en galopant à travers les pages comme dans un roman traditionnel. Ce ne peut jamais être une lecture de pure distraction. Au fond la concentration indispensable dans l'acte de lire ressemble ici à celle du lecteur de philosophieLa ressemblance s’arrête là car il ne s’agit pas de dialectique mais d’une littérature à la fois pure, car extrêmement soucieuse de la forme, et impure en tant que mélange complexe de genres littéraires.
Pour le résumer, ou plus exactement pour garder des traces de lui, je me suis amusé à faire une combinatoire de mots-clés que j’ai disposés à plat sur Power Point et auxquels j’ai associé des illustrations, comme dans un collage. Sorte d’aide-mémoire à destination toute personnelle sans intérêt pour des lecteurs extérieurs. Pour commenter la Régle du jeu avec quelque pertinence, plusieurs nouvelles lectures seraient nécessaireschacune s'attachant à un aspect particulier de l’œuvre (les gens, les objets, les idées, les mots eux-mêmes). A l'issue de ces lectures multiples le sens profond de l’œuvre finirait peut-être par se révéler par effet de superpositioncomme les textes à demi-effacés d’un palimpseste. Ce travail n’est pas à ma portée. Je l’imagine selon les jours soit comme une véritable recréation, soit comme un exercice de style parfaitement inutile.
Plus tard. L’effort que je consacre à la lecture de Leiris est bien méritoire. Je m'immerge dans une forme de préciosité littéraire, je me laisse impressionner par un brillant exercice de style. Mais ne serait-il pas temps de revenir à plus de simplicité ?

mêler les expériences

Dans mes expériences de lecture, je choisis habituellement la difficulté : je me fais les dents sur des matériaux à haute teneur intellectuelle, comme pour me prouver que je suis capable de d’analyse et de réflexion ! Aujourd'hui j'aurais envie de faire plus simple, à savoir d’écrire en utilisant le matériau dont je suis le seul dépositaire et que personne ne peut me disputer mon existence et ma vieL’existence, c’est la pierre qui roule tandis que la vie, c’est la trace laissée par cette pierre sur le chemin. Le soliloque intérieur accompagne l’existence et la mémoire reconstruit la vie. Journal et autobiographie pourraient ainsi remplacer livres et étude.
Remplacer ? Les deux vont de pair et c’est leur alliance que je célèbre dans ce journal. L’étude peut venir en soutien de la vie intérieure si je le veux ainsi. Elle peut aussi, il est vraise nourrir d’elle-même et finir par ne plus interférer avec l’âme, provoquant alors une certaine lassitude. La vie intérieure peut-elle se nourrir exclusivement de littérature et d'art sans jamais avoir recours à l'expérience personnelle du lecteur ? A quoi sert la vie, notre vie, si le beau, le vrai et le bien se trouvent uniquement dans les livres ? Je crois que les livres facilitent l’accès à nos propres trésors, et ceux que je choisis (après bien des hésitations c’est vrai) sont ceux que je crois capables d'établir un pont vers le moi le plus profond. L'écriture personnelle à ma portée est alors un dialogue entre l'auteur et moi, une rencontre entre ses idées et celles que je crois miennes. Il ne s'agit pas seulement d'une recherche d'inspiration, mais bien d'un échange et d’une confrontation. Ce ne peut être le fait que d'un nombre limité de livres et donc d'auteurs, d’où les nombreuses fausses routes, la lassitude, l’impression de temps perdu.

tourner autour du pot

Parler de l'essence des choses c'est remonter à Dieu, mécaniquementPourquoi tout homme, chacun à sa manière est-il intéressé à ce concept étrange, car pas du tout naturel, qu’est, ouvrez les guillemets - l’être - fermez les guillemets ? Kant a probablement expliqué quelque part que c’est une constituante intrinsèque de l’entendement humain, une idiosyncrasie à laquelle il nous est difficile d’échapper. Au plan individuel, le plus simple est de convertir cette tare propre à l’espèce en la croyance en Dieu, l’être des êtres, et, encore plus simple, au Dieu de la religion ambiante (quand il n’y en a qu’un !). Je fais quant à moi partie des mouchequi n’en finissent pas de tourner autour du pot et qui n’ont pas envie de plonger trop tôt dedans, au risque de s’y noyer.

l'esprit du corps

Nouvelle phase de l'ascèse. Le corps, désormais, est l'organisation physiologique minimale au service de soi. Il demande de ma part infiniment de respect si je veux en faire, plus que jamais, le véhicule et l'abri. Il ne sera plus tendu vers l'autre, attendant le signe ou le don. Il ne se présentera plus que vêtu de la dignité de son âge, sans attente de réciprocité. Seul T. le reconnaîtra dans son essentielle nudité.
les contemporains
Seules les œuvres contemporaines (Leiris, Barthes, Gracq, Breton, Kafka, Pessoa, etc ...) pourraient m'apporter ce surcroît de vision que j'attends de l’existenceFaisant écho à une tendance profonde en moi, ils pourraient être des éclaireurs montrant le chemin et subissant les épreuves à ma place. Eux, en tant que créateurs du XXè siècle, ont ressenti la nécessité, quasi-historique, de repousser les frontières que leurs prédécesseurs avaient tracées. Leur sensibilité, leur intelligence, leur force spirituelle les enjoignaient de le faire. Et je suis moi-même un homme de la deuxième moitié du XXè siècle ; je porte en moi, consciemment ou non, passivement ou activement, tout ce qui m’a précédé. La conscience individuelle est dépositaire, qu’elle l’admette ou non, de l’histoire collective, tout particulièrement en matière de sensibilité littéraire. L’ennui c’est que le lecteur moyen n’a pas gagné en capacité intellectuelle. Il est donc contemporain d’une culture qui finit par le dépasser complètement. Là encore, il faut choisir ses auteurs avec tout le risque d’arbitraire que ça implique. Combien est plus confortable la lecture des écrivains du passé (par exemple Gautier, France, Loti et Sainte-Beuve) ! Malheureusement, je n’ai plus rien à attendre d’eux si je veux progresser spirituellement. Ronronner avec eux, oui, ça c’est toujours possible.

deux générations de critiques littéraires

Comparaison de la méthode beuvienne liant l'œuvre à la vie et à la psychologie de l'auteur, d'une part, à la méthode Poulet/Richard/Bachelard faisant appel aux sources imaginatives et aux conceptions métaphysiques, d'autre part. Il me semble que ces deux méthodes critiques devraient être toujours conduites de concert. La vie c'est un mouvement, un jeu changeant d'influences. L'imagination, comme les conceptions métaphysiques, se modifient sensiblement avec le temps. Je constate que Poulet et Richard substituent, de manière au demeurant magistrale, à la dynamique vitale une dynamique des idées (ou de l'esprit) prêtée aux auteurs. Chez les deux essayistes (Poulet et Richard) le procédé de création est le même. Une situation de départ qui va graduellement se modifier, s'altérer, s'inverser même, les idées les plus contradictoires pouvant se présenter successivement chez un auteur donné. L'inconsistance et l'incohérence de l'être est sauvée par l'hypothèse d'une dynamique interne, détachée de l'existence matérielle, qui relie de manière diachronique toutes ces visions hétérogènes.
Sainte-Beuve utilise des traits de personnalité plus élémentaires que ceux de Poulet et de Richard, relevant plutôt de la caractérologie de La Bruyère, mais, comme eux, il relie leurs fluctuations aux péripéties de l’existence matérielle. Sainte-Beuve rêvait de créer une typologie des personnages de l’histoire littéraire mais il n’est jamais parvenu jusqu’à une telle synthèse. Je fais l’hypothèse qu’il y a renoncé car plus il entrait dans les détails des biographies, plus il réalisait le manque d’unité de l’existant, c’est-à-dire de celui qui existe en sa vie. Poulet et Richard partent d’un point de vue presque opposé : ils sont d’emblée persuadés que l’individu humain n’est que mouvement et variation, que c’est en vain qu’il s’efforce de retenir l’unité en soi. Chez eux on perçoit également une intention de caractérologie utilisant non pas les traits psychologiques sensu stricto mais les aspirations métaphysiques des créateurs. Autant dire que les personnalités y sont encore plus fuyantes et insaisissables que dans une typologie des tempéraments psychologiques traditionnelsL’objectif impossible auxquels je soupçonne que Poulet et Richard aspirent c’est de découvrir les lois du mouvement intérieur, ce qui fait qu’un homme, en son for intérieur, n’est jamais le même.