MAI 2017

T

Gilles-Christophe, Mai 2017

la terre

Mon sujet d'élection c'est la participation à la terre. La science et l'imaginaire s'y côtoient en se nourrissant l'un de l'autre. Je voudrais que mes lectures m'aident à construire  une représentation personnelle du concept de nature, dans la lignée de Virgile, ou des Romantiques allemands, une représentation qui respecte les données nouvelles de la science, tout en gommant la frontière entre l'homme-sujet et la nature-objet. C'est un objectif que je partage avec les gens qui ne veulent pas mourir séparés de la terre.

l'objet de l'enquête 

Si le sentiment existentiel est la condition de la véritable connaissance, on peut discuter de l'objet-même de cette connaissance. Chez les existentialistes, c'est l'être qui est l'objet récurrent de cette connaissance. Et leurs débats intérieurs se heurtent à l'intangibilité de l'essence, avec le subterfuge de Dieu chez les existentialistes chrétiens (Kierkegaard, Marcel). L'existentialisme philosophique contemporain se détourne du monde extérieur, des éléments matériels, des forces physiques et naturelles, et macère avec volupté dans l'adoration-haine du moi et de l'homme, en espérant bien ne jamais échapper à cette délicieuse  torture (Sartre). Mais le sentiment existentiel ne peut pas se nourrir exclusivement de la fragilité du moi et du doute sur la réalité de son essence.  Il ne peut se contenter d'une méditation sur la condition de l'homme au milieu des hommes. Notre condition d'Homo sapiens dépasse amplement les limites du moi et de la société humaine, ainsi que l'avaient perçu instinctivement certains romantiques allemands. Et si nous devons extraire une connaissance de notre enquête existentielle, connaissance irréductible au savoir pratique, scientifique ou érudit des écoles, c'est le monde entier dans toute sa matérialité et dans le jeu de ses forces qui doit être notre référence. C'est en tout cas, je  le comprends chaque jour de mieux en mieux, la vocation que j'assigne résolument à cette dernière étape de ma vie.

sentiment de l'existence

Je pensais qu'écrire ma vie c'était me remémorer les moments où l'appel de la conscience a été si impérieux qu'il a modifié le cours de cette vie. Que ces moments mis bout à bout faisaient un tout, et que ce tout pouvait être moi. Cette idée s'impose toujours fortement mais elle risque d'être trop abstraite si elle est détachée de l'évocation des conditions particulières dans lesquelles la conscience s'est réveillée dans le passé.  
La conscience  c'est cette instance supérieure placée au delà des péripéties de la vie et qui lui confère son unité. Sur-moi en éveil,  elle marche pourtant de pair avec le simple sentiment de l'existence, lequel semble lui servir d'appui. Deux instances en une mais irréductibles l'une à l'autre. Je suis convaincu  que le sentiment de l'existence est ce qui défini le mieux l'individu. Conscience et sentiment de l'existence marchent de pair pour faire de nous ce que nous sommes. Ecrire ma vie ce serait donc reconstituer l'histoire de cette  alliance.
Le sentiment de l'existence c'est ce ce qui nous confère la permanence. Dans la vague du temps, le présent s'enroule dans le passé. Et si notre intelligence ne jouait pas à cache-cache avec notre instinct, nous devrions pouvoir être, à chaque instant de notre vie, garant de tout ce que nous avons vécu antérieurement. A côté de la conscience et de la mémoire, il y a donc ce  troisième terme, souvent occulté par les deux autres, et qui pourtant nous porte sans défaillance si nous acceptons de nous laisser porter. C'est le sentiment de l'existence.

rapiéçage

Il n'était pas trop tard pour composer une philosophie à mon usage personnel.  C'est ce que je fais spontanément depuis que j'écris ce blog. Je n'invente rien, évidemment:  je rapièce quelques lieux communs pour constituer une vision cohérente dans laquelle je me retrouve. Par laquelle je me découvre. Car c'est là sans doute le point le plus important: la philosophie est pour moi un outil d'introspection de la conscience comme la psychanalyse l'est de l'inconscient. La démarche philosophique m'apparaît éminemment personnelle mais la méthode utilise les lieux communs de la pensée figurant dans les manuels de base. La philosophie de l'université est, par comparaison, un corpus monstrueux en croissance logarithmique dont l'honnête homme ne sait que faire. Cette philosophie officielle en a même oublié sa vocation : fournir à chacun les humbles instruments de la pensée permettant de se connaître un peu mieux, éclairer la conscience du particulier pour l'aider à mieux vivre. Ce que j'en fais en tant que particulier est tout à fait personnel. C'est ma liberté.
Il y aurait ainsi selon moi deux stades successifs dans la saisie philosophique par l'honnête homme : d'une part celui de la reconnaissance et de la distinction des idées, celles qu'on trouve dans les dialogues socratiques, dans les traités de base et chez les excellents vulgarisateurs (comme Alain ou Hadot), et d'autre part celui de leur recomposition à des fins personnelles. Je soutiens même qu'un certain tempérament philosophique, avec ses caractéristiques propres, s'acquiert avec le temps. Toute grande création philosophique est elle-même le produit d'un certain rapiéçage (Platon inclus):  elle ne fait que traduire la personnalité du créateur.
habitude et appartenance
L'existence au sein du monde matériel: comment le réel passe dans l'habitude, franchissant ainsi une frontière déterminante, et pourquoi il est périlleux de l'en déloger par trop d'analyse et d'intelligence.  Nécessité de reconnaître les aspects positifs, voire nobles, de l'habitude et savoir en parler comme d'un entretien spontané avec les choses (Ravaisson, Maine de Biran).
Selon cette intuition, la connaissance spontanée que j'ai acquise du monde physique et de la nature, la connaissance qui m'importe le plus à ce stade de la vie, est déjà passée dans mon habitus, elle contribue hic et nunc à mon bien-être et à mon sentiment d'appartenance au monde. Ce n'est donc pas quelque chose à acquérir ou à découvrir par de nouveaux outils de perception (comme je le croyais dans un premier temps), ce n'est pas pas l'objet d'une quête ni un enjeu dans l'existence. Ça s'est construit, pas à pas et insensiblement, avec le temps, et c'est entré dans l'habitude, composante structurante et bénéfique de notre tempérament, au même titre que l'instinct et l'inconscient. Ca ne se réforme pas ni ne s'améliore comme ça du jour au lendemain. La seule chose dont la conscience peut s'assurer c'est du résultat. Pour moi, la certitude d'être à ma place ici-bas, dans mon jardin, dans ma maison, dans mon terroir.

Gilles-Christophe, Mai 2017