AVRIL 2017

Gilles-Christophe, Avril 2017

les autres et les choses

Métaphysique et imaginaire du temps, de l'espace, du monde élémentaire, de la nature et de la vie. J'en reviens toujours à ce thème malgré mes nombreuses infidélités. Il véhicule des obsessions; il pose les bonnes questions; il ouvre un chemin de libération spirituelle. Si j'y suis pourtant si infidèle c'est que l'homme y figure comme sujet d'un monde d'où l'homme s'est absenté. Comme si l'approche de l'ordre universel devait se faire sans lui. Comme si en me délestant de l'humain je pouvais acquérir plus d'essor ! Folie ! L'homme n'est pas un poids, c'est l'aile qui permet de voler !
Pour longtemps encore, je le crains, je ne saurai rien de l'alliance entre l'homme et le monde: c'est une réponse que seule la mort est peut-être à même de révéler. Mais ce que je réalise dès aujourd'hui c'est que je dois mener de front la réflexion sur le monde extérieur (temps, espace, éléments, nature, vie) et celle sur l'homme en tant qu'inventeur de son monde. Dans ce monde, l'autre , le vivanta une place essentielle. Ces deux méditations indispensables, je les ressens encore sur le mode de l'alternance, ne pouvant pas les faire aller de pair. Je vais de l'une à l'autre, elles sont en concurrence en moi et revendiquent chacune une part de mon temps. Leur réconciliation n'est que vaguement envisagée.
Mais cet autrui à qui je dois tout, à qui je dois de connaître l'amour individuel et d'avoir imaginé, à certaines phases de ma vie, pouvoir vivre dans un phalanstère idéal, comment l'aborder, à mon âge et dans mes dispositions personnelles, sans me perdre dans l'infini qu'il suggère. Le monde des hommes, comme le monde élémentaire et naturel, semble revêtir pour moi une signification dernière, une signification qu'il m'est possible d'investir totalement sans craindre de nouvelles métamorphoses. Et j'aimerais pouvoir le résumer par une courte expression: l'inversion des valeurs. M'intéressent en effet les éthiques du retournement et de la conversion, propres à quelques  mystiques et à quelques philosophes. J'aimerais faciliter le libre-jeu entre la méditation sur un monde d'où autrui s'est retiré, et celle sur un monde où l'autre est tout. Ceci avec l'espérance que ces deux mondes finissent par n'en faire qu'un. En mettant ces deux pôles en vis-à-vis, je compte  créer une force nouvelle en moi.
En me relisant je reconnais, encore une fois, que cette ultime réconciliation de l'homme et du monde dans sa complétude (les autres et les choses) est le thème majeur des Evangiles. Qu'y puis-je ?

la préparer

Quand je parviens à détacher mon destin de tout ce qui a été écrit et de tout ce qui pourrait s'écrire encore, quand je vis de la pure substance de mon être, quand je parviens à interrompre le bavardage philosophique, quand je m'affranchis de la nécessité de trouver des modèles extérieurs, bref: quand je m'abandonne en pleine confiance au flux de l'existence sans l'amarrer aux livres et aux idées consacrées, alors il m'apparaît que je suis simplement en train de préparer ma mort. Les livres ne font que retarder la prise de conscience. Comme un dernier adieu qui n'en finit pas. La poursuite de la vie intérieure est conditionnée à ces ruptures, à ces conversions. Il est légitime de craindre la phase finale, de l'esquiver au risque de perdre définitivement le fil, on encore d'avancer vers elle avec une infinie précaution pour éviter les fausses pistes. Mais j'ai trop usé de ces formes d'atermoiements. Il faudrait maintenant être beaucoup plus hardi.

prendre congé

J'ai retrouvé cette expression de prendre congé dans les dernières pages du Journal de Gide (année 1949 je crois). Comme lui, je pense qu'il n'est jamais trop tôt pour prendre congé. Le congé dont il s'agit ici c'est celui de la société, avant celui de la vie.  A bientôt 66 ans, je pense et j'écris ça sans me faire aucunement violence, car j'aime ma vie et je ne recherche pas à y remédier. La mienne m'apparaît rétrospectivement favorisée. Et prendre congé fait pour moi intégralement partie de la vie; c'est une façon naturelle et banale de l'achever, mais il y faut du temps.  La phase préliminaire de cette phase terminale, celle que je vis actuellement, exige d'arrêter de remplir à tout prix son existence. La vacuité, sœur de la méditation, en fait partie. Il faut veiller à ne pas perpétuer cette manie de l'action pour l'action, notamment si c'est en vue d'obtenir la reconnaissance des proches ou des pairs. Près de moi, je vois des gens de mon âge occuper anxieusement leur temps, se chercher de nouveaux devoirs, rattraper le temps perdu, dans une agitation aussi étourdissante qu'absurde. Comme s'ils ne se faisaient pas confiance et qu'ils cherchaient par tous les moyens à détourner leur regard de la vérité. C'est ainsi du moins qu'ils m'apparaissent.
Moi-même, ces dernières années, je me suis appliqué une variante particulière de cette médecine. Je me suis persuadé que la vieillesse pouvait être, plus que jamais, l'âge de l'étude, de cette étude des lettres et des sciences humaines dont la vie active m'avait détourné. En corollaire j'ai trop forcé ma pensée à fonctionner coûte que coûte en l'attachant à des objets extérieurs qui n'avaient de rapport qu'indirect avec les priorités de la conscience. Je vois certaines causes à cette transition si banale de l'existence: (1) l'entraînement mécanique et routinier qui nous fait répéter aujourd'hui ce que nous faisions hier, fût-ce sous des apparences nouvelles (par exemple: substituer au travail proprement dit des activités qui nous justifient socialement ); (2) la conviction sous-jacente que l'action est dissociée du travail de la conscience; (3) la crainte de la déchéance des forces intellectuelles.
Or tout cela m'apparaît vain à terme. La seule utilité des activités inutiles c'est de pouvoir être dépassées, c'est de susciter une réaction de la conscience. Et la conscience doit alors aller ici jusqu'au bout de son travail. Elle me souffle à l'oreille que le seul moteur qui vaille, moteur qui, je le reconnais, a beaucoup de ratés, c'est notre vie intérieure, laquelle suit son cours non suivant le mode du vieillissement et de la déchéance, mais, tout au contraire, celui d'un accomplissement spécifique à l'âge, non envisageable plus tôt. Seuls les grands sages peuvent échapper à cette règle commune.

un chant d'amour

J'aimerais ce matin prononcer leurs noms, à défaut de pouvoir parler d'eux. Prononcer leur nom, les invoquer, parce qu'ils sont mes protecteurs définitifs, mes porte-voix, les amis de toujours et pour toujours, les figures tutélaires que je célèbrerai et les intimes qui me chuchoterons à l'oreille. Ils m'accompagneront jusqu'au bout. Définitivement apaisé, sûr de leur présence à mes côtés, il ne me reste plus qu'à cultiver mes relations avec eux en les pratiquant exclusivement, en essayant de connaître chacun d'entre eux sur le bout des ongles, mais aussi en les mettant en rapport les uns avec les autres, en créant un monde imaginaire où, par mon intermédiaire, ils s'interpellent et se répondent. Enfin je veux vivre d'eux en leur consacrant s'il est possible le reste de mes jours. Ce pauvre reste ne suffirait évidemment pas pour percer le début du génie de n'importe lequel d'entre eux mais je n'affecte aucun enjeu, aucun défi à mon amour et à ma vénération. Tout est déjà acquis: ce qui importe maintenant ce n'est pas de percer des mystères ni de trouver des clés d'interprétation aux signes qu'ils nous ont laissés, mais c'est de trouver les mots pour les célébrer sur un mode intime, libre, spontané, non érudit. Des chants d'amour qui puissent, ensemble, faire un Chant d'Amour.

remonter le courant

L'ascèse, une façon de remonter le courant du désir vers sa source, progressivement, sans brutalité, sans effort surhumain, sans contrôle artificiel, mais avec persévérance. Sa source présumée c'est l'origine même de la vie, c'est donc l'esprit, le lieu de tout.

sursaut

Dans quelle mesure nos conditions d'existence conditionnent-elles notre façon de voir ? Qui serai-je et que penserai-je si je souffrais d'une maladie incurable, si j'étais enfermé dans un cachot, soumis à la torture, si j'étais hanté par la culpabilité ou par un tourment moral insupportable, si je n'avais pas de quoi manger à ma faim, si j'étais dans l'incapacité d'aider mes proches en détresse, si j'avais à affronter en permanence des dangers physiques pour lesquels je ne suis pas préparé. Aurais-je alors recours à la foi religieuse pour dépasser par l'imagination mon misérable statut humain et préserver l'esprit en tant qu'Esprit, ou serai-je capable de m'en passer pour confondre cette misère physique avec la noblesse de l'homme en tant qu'Homme ? Jusqu'où peut-aller notre capacité à ne vivre que de nous ?
Je n'ai évidemment pas aujourd'hui de réponse à cette question et toute tentative de réponse serait pure arrogance de ma part. Il faut ici laisser parler les autres. Les victimes, les exilés, les déportés, les résistants, les grands malades du corps et de l'esprit. Pas ceux qui se prélassent en l'être, pas les émules de Montaigne et de Stendhal qui envahissent la littérature de leurs insupportables lieux communs. Pas eux non, mais les stoïques et aussi, plus difficiles à reconnaître, ceux des mystiques qui ont emprunté le nom de Dieu pour parler de l'homme véritable dont je voudrais être moi aussi capable de parler.
L'écueil, au stade où j'en suis, serait d'être complaisant envers un moi à l'écart des vicissitudes de la vie et qui deviendrait peu à peu imperméable aux autres, à leurs souffrances, à leurs attentes, à leurs appels. M'abandonner au pur égotisme serait une impasse. Au stade où j'accède, il faudrait donc privilégier dans mes lectures d'idées le dialogue avec des auteurs qui, loin de s'arrêter à eux-mêmes, traitent frontalement, viscéralement, de l'amour du prochain et de l'humaine condition.

un monde meurt

Un certain monde s'appauvrit dramatiquement pour moi. Ma conscience traverse une phase où le lien particulier qu'elle avait jusqu'alors entretenu avec le monde se dissout. Dans le même temps, elle conçoit à peine un monde nouveau, fragile encore, fugitif et évanescent, voué à remplacer le précédent, mais qui tarde à s'imposer. Il faut souvent me contenter de l'espoir que ce monde nouveau émerge véritablement et me mettre à l'écoute de tous les signes de sa naissance.

Cette représentation renouvelée du monde est plus libre et plus personnelle que la précédente. Elle crée de nouvelles solidarités, tant avec les hommes qu'avec les éléments naturels. Mais il faut veiller à ne pas multiplier à l'excès les sympathies et à ne pas mettre celles-ci à l'épreuve de manière désordonnée et dans je-ne-sais-quel-espoir de trouver ma voie propre. C'est de l'intérieur que le mouvement doit s'imposer, non pas par mimétisme ni par engouement.
Souvent je dois me contenter du constat de cet appauvrissement du monde tel qu'il est, tel qu'il a toujours été. Je reste démuni, inquiet, incertain de pouvoir le remplacer par une autre vision, une autre représentation. Mais souvent aussi je suis frappé par la nature lumineuse de ce constat venu de je-ne-sais-où, un appel qui m'encourage à vivre encore et à me dépasser.

mieux vaut le vide

Ne pas perdre ma trace, persister en moi et malgré moi: tel est mon souci presque constant. Je m'en évade de moins en moins en vieillissant, comme si l'objectif ultime de cette attitude devait être la confusion parfaite entre moi et moi. Contre vents et marées, je tiens toujours le bon bout. Avant d'en arriver à cette identification parfaite, je dois renforcer le lien, lui donner de la substance, régénérer son pouvoir conducteur, avancer selon la direction qu'il m'indique.

Il m'arrive pourtant souvent de me perdre, et alors mon intuition m'invite à errer aussi longtemps que je n'ai pas retrouvé le chemin, à prendre garde à ne jamais m'engager irréversiblement dans l'un de ces pis-aller que la vie nous offre à profusion pour mieux nous éloigner de nous-mêmes. L'errance est une manière de ne pas se fourvoyer et de préserver l'espoir. Mais moi j'ai l'impression d'avancer. Une alternance de progrès et de vide intérieur: voilà de quoi est faite mon ascèse. S'il le fallait absolument, je m'en tiendrais au vide car mieux vaut vide que diversion.

le présent

L'infini que nous sommes le plus à même d'appréhender de l'intérieur, c'est celui qui nous est suggéré par la notion de temps présent. Le présent n'est pas même une seconde: c'est la fraction la plus infime du temps. Vécue intensément dans son insaisissabilité, cette limite, - cet infiniment petit - définit même ce qu'on nomme l'existence. Condamnés à avancer, nous ne pouvons arrêter le temps et nous reposer concrètement en lui.

L'être roule comme une vague et il se réduit à ce qu'il est au moment où il l'est, à savoir, toujours et à jamais, dans la réduction infinie du présent. Tout est à refaire à tout moment, et le moment n'est lui-même presque rien. C'est dans ce sentiment de fugitivité éternelle et de reprise continuelle de soi que réside le sentiment de l'existence.

exister ou connaître

Le sentiment personnel de l'existence n'est pas un moyen de connaissance.  Il est lui-même insaisissable en tant qu'objet de connaissance. Il ne se donne pas d'objets extérieurs et quand il le fait il tourne en rond, rumine le vide, produit une pensée onaniste vivant d'elle-même (Pessoa, Valéry). Trop souvent à mon goût, cet objet extérieur qu'il se choisit c'est Dieu, un no man's land au sens propre, un gouffre dans lequel on jette indifféremment tout ce qui fait question en évitant de regarder au fond. Certains penseurs existentialistes ont recours au divin pour éponger les débordements de l'anxiété (Pascal, Kierkegaard). D'autres, qui peuvent d'ailleurs être les mêmes à un stade antérieur du développement de leur pensée, ont mis le paquet sur l'énergie du désespoir, aussi destructeur soit-il (Nietzsche). D'autres encore ont subverti le langage pour conférer l'illusion du sens à ce qui ne pouvait pas en avoir, ceci afin d'usurper leur place dans une filiation prestigieuse (Heidegger).
Mais quid si l'on se contente d'être fidèle à son simple statut d'existant ? Si l'on se contente de s'attacher à ce qui nous entoure, d'envisager le macrocosme comme extension de notre microcosme, de bâtir nos images et nos représentations sur la foi de notre perception spontanée du monde, sous l'effet du seul entraînement de vivre ? Pourrait-on aller jusqu'à dire que le sentiment de l'existence, s'il était jamais une force de connaissance, ne serait pas plus compatible avec la "grande" philosophie qu'avec la science ? L'écrire, là maintenant, me semble d'une telle évidence que j'ai presque honte de ma naïveté. Dans les livres, le sentiment de l'existence relève du domaine littéraire: là où l'on se garde d'expliquer. C'est une impasse de mettre de la théorie là où il n'y a que de la vie.

Gilles-Christophe, Avril 2017