MARS 2017

Gilles-Christophe, Mars 2017

avant la poésie

Quand la poésie n'existait pas, le rêve s'épanchait dans la réalité. Le savant osait relever le voile d'Isis, l'amant voyait l'infini dans le regard de l'aimé, chaque substance était explosive.

friches

Je cherchais un exemple contemporain d'écrivain ayant, selon moi, réussi à faire le chemin que je désespère de pouvoir faire un jour, je suis tombé presque par hasard chez un bouquiniste sur le journal en trois volumes de Jan Rycker.  Écrivain très peu connu, il a publié les trois tomes de son journal à la fin de sa vie, au début des années soixante. Le journal s'étend sur dix ans (1951-1961), période qui précède la mort de l'écrivain à l'âge de 67 ans.

L'originalité principale de ce journal c'est que ce n'est pas à proprement parler un journal du quotidien, mais une enquête mémorielle sur sa propre vie dans laquelle les pensées et les impressions du jour sont inextricablement mêlées au travail de la mémoire. Ou comment, peu à peu, se dégage, - au fil des interrogations sur ce qu'il fut, sur les lieux qu'il hanta, sur les images dont il demeure imprégné, - le contour d'un être en devenir qui s'achemine vers son destin. Un destin qu'on ne peut d'ailleurs qu'imaginer car il semble que ces trois tomes appelaient une suite, que l'œuvre, telle qu'il l'avait voulue, est à l'évidence inachevée. J'aurai sans doute l'occasion d'expliquer plus loin pourquoi elle m'apparaît telle.
Une autre caractéristique de cette œuvre qui m'interpelle si fortement, c'est qu'elle se présente comme une quête poétique chez un homme qui ne se croyait pas doué pour ça. Il revendique dans ce livre sa juste part de poésie et il la cherche presque désespérément dans les matériaux que lui propose sa propre vie, présente et passée. En bon scientifique, - car il était biologiste de formation -, il procède même méthodiquement, ce qui le rend d'autant plus touchant. Il cherche, tel un alchimiste de l'esprit, le secret de la transmutation des idées en images, de l'intellect en imaginaire, persuadé qu'il n'y a pas de solution de continuité entre les deux. Que seule une urgence venue des profondeurs de l'être est l'opérateur de cette transmutation. Il a, sur ce sujet de l'épanchement de la poésie dans le quotidien de la vie, des références littéraires que je partage entièrement, et quand il parle en particulier de Gérard de Nerval,  d'André Breton, de Valéry Larbaud ou de Lawrence Durrell, je me mets spontanément dans ses pas.
Mes recherches préliminaires ne m'ont pas permis de retrouver des informations complémentaires sur sa biographie en dehors des indications, souvent elliptiques, qu'il en donne lui-même. J'ai été ravi d'apprendre, en parcourant le numéro spécial d'une revue qui lui était consacrée que Julien Gracq admirait de son journal, notamment du caractère, qualifié par lui de «quasi-expérimental», de sa prose descriptive. Il la décrit comme « une tentative souvent réussie de trouver, au sein d'une même phrase, le juste équilibre entre la réalité objective et la transposition poétique. ».
Friches se présente comme une recherche du temps perdu organisée autour de trois noyaux organisateurs : les lieux et moments très précis où la conscience du narrateur l'a sommé de reprendre en main son destin (Lieux d'une conscience); les amours qui l'ont marqué et celle de l'amour unique qui a fini par déterminer sa vie (L'Autre et les autres); et l'émancipation spirituelle comme un chemin de longue haleine, dramatiquement interrompu par la mort (L'imperceptible saut).
Dès ma première lecture de ces livres réservés aux happy few , j'avais ressenti une profonde affinité avec l'homme qu'était Jan Ryckaert. Mais à l'époque, faute d'avoir assez vécu,  je n'avais pas encore compris à quel point il m'était proche. La relecture des trois volumes m'a replongé dans un monde intérieur si consonant avec le mien que je me fais ici, dans ce blog, un devoir d'être son modeste interprète et messager dans les mois qui viennent. Je ne résumerai pas le journal de Jan Ryckaert, intitulé Friches, mais j'en citerai des extraits ou bien j'en ferai des lectures audio. Je m'autoriserai à y ajouter de courts texte de présentation ainsi que mes commentaires personnels.

désirs

Viendra un jour où ce mouvement d'expansion hors de moi-même s'arrêtera pour mieux refluer autour du vrai noyau. Celui de l'amour qui revendique son nom. Tels des talismans,  j'ai extrait de ma bibliothèque les recueils de poèmes de Constantin Cavafy, de Sandro Penna, de Walt Whitman, de Federico Garcia Lorca, de Jean Genet, de Pier Paolo Pasolini. Mon écriture est gonflée de désirs et si la mémoire me fournit les matériaux les plus vivants, le présent m'en offre d'aussi subtils qu'un grain de voix, une silhouette, une présence, une existence. Autant de choses que jamais je ne songerai à posséder, ni à attirer dans ma sphère. Choses qui font irruption dans ma vie sans crier gare et qui sont autant de dons gratuits. Combien doit être malheureux celui qui, par impatience ou par arrogance, finit  par assécher le désir et combien plus malheureux encore celui qui veut posséder l'objet de son désir ! Le bien inaliénable, celui vers lequel nous nous retournons après avoir vainement essayé d'échapper à nous-mêmes, c'est ce noyau incandescent fait de toutes nos amours passées et présentes.
l'amour
Pas de réceptivité au monde sans envie du monde. Toutes les mains que j'ai serrées, toutes les lèvres que j'ai pressées. Une indépendance très tardive. Quelque chose se défait sans relâche, qui est conçu pour se défaire. Chaque instant efface celui qui le précède. Un ruban d'oubli. Pourquoi faire rendre gorge au passé ? Je pourrais m'en aller seul sur les routes, mon baluchon sur l'épaule. Allégresse et confiance.

les trois ordres

Distinction pascalienne des trois ordres: le corps, l'esprit, la charité. Il est important de les avoir distingués et d'avoir mis à part la charitédon de Dieu, espoir d'un tel don. Expectative heureuse, inauguration d'un univers tellement plus large que celui qui est circonscrit par les deux autres ordres. Et j'ai l'audace, moi incroyant, de me sentir personnellement concerné, de ne vouloir pas en être écarté.

Gilles-Christophe, Mars 2017