FÉVRIER 2017

Gilles-Christophe, Février 2017

le droit d'écrire
J'emprunte aux mots leur énergie pour comprendre qui je suis.
l'objet et le sujet

La confusion apparente entre sujet et objet ne résulte pas d'un manque de discernement intellectuel de ma part: il est constitutif de ma démarche; c'est une tendance profonde à cette période précise de ma vie. L'orthodoxie philosophique me prescrirait de ne pas persévérer dans cette erreur, mais ce qui m'intéresse c'est d'aller dans mon sens, de réaliser mon programme personnel. Il s'agit en effet d'une attitude d'ordre métaphysique qui s'ancre dans la réalité de l'existence et non plus d'une pure conception. Une métaphysique personnelle propre à étendre ma sphère d'appartenance en m'affranchissant peu à peu des liens de l'habitude et de la préservation du moi.

J'ai longtemps entretenu une certaine ambiguïté sur ce que j'entendais par objectivité. Je parlais du monde extérieur comme d'un objet dont, par la métaphysique ou la phénoménologie, je voulais percer l'essence invisible. Cette position s'appuyait sur l'idée que la philosophie est un prolongement de la science, capable de la dépasser dans le pouvoir de pénétration des objets de la connaissance. En vérité, tandis que la science vise l'objet, la philosophie retourne irrésistiblement au sujet. Et quand je dis faire une priorité du monde extérieur, ce dernier doit être vu comme le pur produit de mon imagination. J'étais bien au cœur du sujet avec Bachelard qui donne franchement ses lettres de noblesse à l'imagination poétique en la dissociant nettement de la science, donc de l'objectivité. Par comparaison Bergson est très ambigu sur ce sujet. Pour lui, science et philosophie œuvrent de concert, comme dans les philosophes antiques. C'est lui qui m'a brouillé l'esprit. Ça ne lui ôte absolument pas de son intérêt, et il faudrait relire son oeuvre comme un pur produit de l'imagination.
Ainsi les choses sont-elles plus claires désormais: il y a bien un monde extérieur indépendant de moi que je veux mieux connaître. Mais ce que je mettrai dans ce monde est intégralement subjectif. C'est dire que sujet et objet se confondent à un point tel qu'il n'est plus nécessaire de prendre la précaution de les distinguer.
intellect et existence
Une deuxième ambiguïté, qui n'est pas sans rapport avec la précédente, entre les deux manières principales de philosopher: l'intellectualisme et l'existentialisme. Dans l'intellectualisme pur, le philosophant s'efforce de s'abstraire de tout affect, de toute contamination par le trop humain. Cette attitude est considérée comme plus objective car elle est tournée vers un objet extrinsèque. Mais, paradoxalement, la pensée qui en résulte ne s'affecte pas de limites. Elle peut se raffiner à l'envi, dans l'utilisation du vocabulaire, dans la sophistique, la rhétorique, la logique, et aboutir à un produit monstrueux qui n'a rien à voir avec la vie. Dans la philosophie existentielle, c'est au contraire la réflexion sur le sujet humain, sur l'existence et sur l'être, qui prime. C'est une fonction vitale, instinctive même. Celui qui réfléchit remplit ici tout bonnement son rôle d'homme et lorsqu'il est entraîné par les excès de sa pensée, il revient vite à la nature, ramené au bercail par une force de rappel.
l'ultime resserre
Sentir que le moment est venu de se tenir dans l'ultime resserre. Ses limites et ses règles ont été définies avant nous, sans nous. Mais de ce qui semble un espace clos, notre esprit peut s'évader sans enfreindre la Loi et en respectant pleinement la Lettre. Ce ne serait pas résignation de ma part que d'en arriver là. Ce ne serait ni un abandon ni une régression. Juste la liquidation des dernières traces d'orgueil. Car comment un pauvre et ridicule pêcheur peut-il prétendre à jamais refaire le monde ? Celui qui nous est proposé, circonscrit par l'Écriture, est inépuisable. Celui qui a la chance de pouvoir y trouver l'inspiration ne se soucie plus de sa propre survie: il participe à ce qui le dépasse. Il vit enfin de la vraie vie, et pour cela il n'est jamais trop tard.

ou bien ou bien

Les deux termes de l'alternative chez le sage: ou bien une fuite hors de l'être, ou bien une réconciliation totale et assumée avec l'être. L'absolu de l'être ne réside pas dans une hypothétique permanence, voire dans l'immortalité, mais dans la finalité de sa trajectoire, dans sa perfection à venir. Il est possible qu'on puisse un jour, avant que le corps ne lâche prise, se prélasser dans l'être au lieu de le fuir. J'hésite toujours pour ma part entre les deux voies. Je les mets à l'épreuve, alternativement, sans pouvoir me déterminer. Il me semble que des deux voies, la première, essentiellement contemplative, est la plus difficile. N'est-il pas prématuré de faire un choix et n'est-il pas envisageable de les rendre compatibles ?

violence nihiliste

Aucune pensée sincère n'est anodine. Aucune n'est bénigne. Les plus violentes sont paradoxalement, celles du néant. Elles sont les images, dans un certain miroir, de la plus déterminée volonté d'être, le comble du narcissisme en somme. Si l'on veut analyser et comprendre les nihilistes, dont il existe maintes catégories, il faut identifier le miroir dans lequel ils se regardent. Ils y voient leur image déformée du moment. Je fais l'hypothèse que le miroir a quelque chose à voir avec ce qu'on appelle l'état d'âme. Une sorte de disposition mentale, plus ou moins permanente, le mood anglo-saxon, en particulier toutes les variantes du pessimisme et de l'optimisme.  Comme on est loin  ici du concept et des idées pures !

immanent/transcendant

Une éthique du sujet actif et volontaire quêtant directement en son être débile les signes de l'Unique (Pascal) et une éthique du sujet caméléon essayant de se glisser dans la peau de tous les êtres et de toutes les choses pour accéder par l'immanent au transcendant (Rousseau). Une synthèse est-elle possible ? Oui sans doute, et là résiderait la vraie sagesse.
nos intuitions
Il serait sage de réconcilier les deux termes qui s'opposent dans notre esprit pour représenter le monde, à savoir l'être invisible et le phénomène sensible. Nous les dissocions parce que chacun d'entre eux crée dans notre cerveau deux représentations concurrentes. Notre malheur provient aussi de notre difficulté constitutive à considérer l'être et le phénomène comme des entités inépuisables et inexpugnables. Nous voudrions, pauvres de nous, être les maîtres des domaines sacrés que promettent nos étourdissantes intuitions. Et continuer d'être à nous-mêmes nos seuls interlocuteurs, présomption qui nous fait errer alternativement entre le pôle individuel et le pôle impersonnel de notre moi. Alors que Dieu, comme terme ultime à la fois de l'être et du phénomène, comme suprême référence, est à l'évidence l'Interlocuteur, à la fois hors de nous et nous contenant.

Blondel et Pascal

La forme de la démonstration chez Blondel (L'Action, 1897) a quelques analogies avec celle de Pascal. On veut, dans un premier temps, montrer l'ambiguïté ou la duplicité de la position antagoniste (l'esthète chez Blondel, le libertin chez Pascal) puis on élabore la solution qui permet de dépasser l'aporie et de résoudre les contradictions. Dans la description de la grandeur et des misères de l'homme, Pascal touche le fond de la nature humaine, nature étant envisagé ici comme place dans la Création, donc dans la lignée animale. Blondel considère vraisemblablement cela comme acquis même s'il n'y revient pas expressément. Il va un peu plus loin, me semble-t-il, dans la perception de nos incapacités constitutives à concilier nos aspirations divergentes vers l'infini. Dans le divorce entre nos formidables intuitions (probablement ce que Kant appelle les jugements synthétiques a priori) et les représentations intellectuelles appauvries que nous pouvons en donner. Les deux infinis, ce n'est pas seulement pour Blondel l'infiniment grand et l'infiniment petit, les deux formes de l'entendement ce n'est pas seulement l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse. Non, le dilemme s'articule chez lui autour de nos représentations de l'être, d'une part, et du monde objectif, d'autre part. En somme entre le sujet en tant que suggestion d'être et l'objet comme butin à prélever sur le réel, deux notions parfaitement co-extensives avec celle de l'infini et qui, sans pouvoir expliquer l'infini, atteste son irréductibilité à quelque chose qui ne serait pas Lui.
Autre différence entre Blondel et Pascal: le mouvement volontaire qui fait que l'homme est capable de dépasser ses simples conceptions et d'aller au devant de l'infini c'est, pour Blondel, l'action, dont la pensée fait partie intégrante comme trajectoire continuée et jamais achevée. Chez Pascal, ce mouvement est de nature saltatoire: c'est une impulsion, une transition brutale entre deux états curieusement décrits comme stables. Le pari est une conversion religieuse soudaine très influencée par les formes culturelles du XVIIème siècle. Pascal n'a pas su (ou pas voulu) se dégager de ses propres superstitions ni de l'emprise mentale des prêtres. Blondel semble nous proposer une vision plus ouverte, plus progressive, plus individualisée aussi.

initiation philosophique

Étant donné le temps qu'il faut à un lecteur pour pénétrer le moindre ouvrage philosophique, j'ai du mal à prendre au sérieux les histoires de la philo comme mode d'initiation à la pensée des grands maîtres. Un historien de la philosophie ne peut être qu'un lecteur d'histoires de la philosophie, un emprunteur et un compilateur. Mais pas un vrai philosophe car le vrai philosophe reconstruit à sa façon, naïvement et dans son propre intérêt, un intérêt d'ailleurs souvent vital, toute l'histoire de la pensée avec seulement un ou deux auteurs dont il se sent intimement proche.

droit de seconde vue

La seconde vue de la sensibilité moderne est exacerbée par le besoin vital de s'émanciper de la représentation réaliste et simplificatrice consacrée par la science. Je parle de seconde vue car toute sensation (et pas simplement visuelle) est porteuse en puissance d'un double signe: (1) le monde est ce que je sens et (2) le monde est autre que ce que je sens. L'émancipation vers le sens second était plus facile, plus spontanée, lorsque le poids du premier n'était pas aussi écrasant qu'il l'est devenu. Il faut maintenant appliquer une volonté supérieure pour conserver ses droits à la seconde vision. Elle en acquiert une déformation, un caractère artificiel qui la rend difficile à croire (comme on croit à la première) et elle se cantonne à la création artistique et aux œuvres de l'imagination. Je me plais à penser qu'avant l'ère scientifique les deux idées du monde que chaque sensation suggérait à l'individu n'étaient pas si disparates qu'elles ne pussent avoir simultanément droit de cité dans le premier esprit venu. La première perception était, au mieux, teintée d'utilitarisme et n'était pas encombrée de toute la charge de rationalité qu'y a mis ultérieurement la culture. J'imagine que les deux visions s'intégraient à l'existence quotidienne de tout un chacun avec un poids sensiblement égal, alors qu'à notre époque (depuis le romantisme surtout qui est la période décisive de rupture) il faut pouvoir s'exiler de la réalité pour donner libre cours à la vision seconde.
Cette analyse s'applique à mon propre cheminement intérieur. Quand je m'étais fixé comme objectif éthique d'apprendre à mieux voir l'au-delà de la réalité des choses physiques qui nous entourent, j'étais convaincu qu'il y avait un fossé entre la représentation rationnelle, scientifique et utilitariste, d'une part, et la représentation imaginaire, d'autre part. Je pensais que pour passer de l'une à l'autre il fallait traverser le miroir et choisir le camp où s'installer. A présent, je cherche la voie qui permettrait d'atténuer le dualisme entre les deux, de manière à gommer les contradictions et à faire que les deux perceptions vivent harmonieusement au contact l'une de l'autre. Pour y parvenir, il ne faut surtout pas fuir la réalité ni lui faire violence. Il conviendrait plutôt d'atténuer en elle le poids de la nécessité. Réciproquement, la perception imaginaire pourrait être accueillie plus simplement, plus modestement, plus familièrement. Ce que je décris sans m'en rendre compte c'est un courant de sensibilité dont je me sens proche, sans l'avoir jamais intellectualisé, et qui pourrait être qualifié de poésie de la vie quotidienne. Le réel et l'imaginaire s'y côtoient pour s'enrichir mutuellement et produire des visions et des représentations qui sont autant de fruits de leur compénétration.

Gilles-Christophe, Février 2017