JANVIER 2017

Gilles-Christophe, Janvier 2017

JANVIER

droit d'écrire
La vie s'écrit à vue, comme une suite d'approximations, sans résolution, sans fin jamais. Mais la vie peut revendiquer ses propres mots sans se laisser intimider par la littérature. En tant qu'être vivant j'utilise l'énergie des mots pour comprendre qui je suis.
trivial
Ce qu'a d'irrémédiablement trivial le récit d'une vie même si l'on essaie, par tous les moyens, de gommer cette trivialité, notamment en évitant d'entrer dans les détails. Cette trivialité c'est celle de la vie extérieure et matérielle. C'est pour cette raison qu'il faut absolument restreindre la mémoire à celle de la vie intérieure, telle qu'elle s'est manifestée à moi dans des circonstances et dans des lieux particuliers.
au centre de son aire
Depuis des années maintenant, j'examine s'il est possible de repousser les frontières de mon propre entendement, donc de définir à mon propre usage le référentiel d'idées sur lequel je vais pouvoir fonder mon ultime message. Il ne s'agit plus d'étendre je ne sais quelle capacité de l'intelligence ni, encore moins, d'acquérir des connaissances supplémentaires, mais de délimiter une aire probable, mon aire, de m'asseoir au centre de cette aire de manière à en distinguer toutes les limites, tous les replis de terrain, puis de m'y fondre progressivement. La difficulté, qui est la limite proprement humaine, peut-être celle qui nous définirait le mieux comme espèce animale, c'est de juger que le moment est arrivé de renoncer à conquérir plus de terrain. Ce moment est probablement arrivé pour moi mais, comme tout un chacun, j'ai du mal à ralentir le mouvement, je reste sur ma lancée de conquérant. Or la phase suivante est, elle aussi, exigeante et longue. Elle n'est pas conduite par l'intelligence philosophique mais par la faculté imaginante et poétique. Je l'avais bien perçu déjà en faisant confiance à Bachelard comme guide mais une certaine confusion règne encore dans mon esprit et j'ai toujours ce souci perturbant de vouloir comprendre, de gagner en intelligence.
derrière la complexité
J'attache du prestige à l'imagination poétique et peut-être ai-je raison de chercher à me perdre définitivement dans le foisonnement des possibles. Mais cette plongée dans la complexité est facilitée par la recherche simultanée d’une simplicité élémentaire. Tel m'apparaît en ce moment le mouvement qui me porte vers l'archéologie philosophique rapportée par Alain de Libera dans ses cours si brillants. Et si je devais commenter ses cours et ses ouvrages, ce serait précisément pour en dégager le message essentiel qui en fait le noyau, une fois dégagé de toutes les scories du langage. Ma patience à l'écouter et à le lire, malgré la fréquente obscurité des propos et l'extrême érudition, tient au projet sous-jacent d'anthropologie chrétienne qui lui donnera tout son sens après plusieurs années de cours. Et j'ai l'impression que lui aussi, comme moi, recherche les signes élémentaires qui se cachent sous l'épuisante et désespérante complexité du monde.
pas simple de simplifier
Une pente naturelle de l'esprit, qui pourrait tourner à l’obsession, - et on pourrait dire aussi que c'est un défaut de constitution génétique, - consiste à rechercher systématiquement le statut ontologique de toute chose nommable. En premier et dernier lieu : le «soi» en tant que sujet. Toutes ces mauvaises habitudes tombent aisément lorsqu'on réalise que les questionnements ontologiques «parasites»,- ceux dont on pourrait dire qu'ils sont sans fondement, - ne se rapportent pas à des objets existants réellement mais uniquement au sujet qui pense. Cette constatation pointe la nécessité urgente de se débarrasser des ambiguïtés du langage et de corriger, autant que faire se peut, les tares intellectuelles les plus flagrantes de l'Homo sapiens que nous ne pouvons pas nous empêcher d’être.
Une implication de cette observation, qui n'est pas pour me déplaire : l'important c'est l'acte de jugement, c'est le mouvement par lequel nous passons du point A au point B. Ainsi la simplicité me semble indissociable de la simplification. De l'acte consistant à simplifier d'un stade Z à un stade A. Et plus Z est éloigné de A, plus la simplification est efficiente, plus la simplicité, en tant que disposition spirituelle, est lumineuse. S'installer d'emblée dans ce qu'on juge être simple, souvent par emprunt ou mimétisme, comme la croyance en Dieu, me semble d'une extrême fragilité. La simplicité s'acquiert, se construit et se mérite. Les maîtres-mots, ici, entendons le bien, ne sont ni la raison ni la logique, ni même la sagesse, entendues comme finalités du discours et de la pensée. Non c'est bien le salut individuel, c'est-à-dire une démarche de progrès, sans solution définitive et qui nous porte au sens propre.
retrouver son essor
Tentation d'aller droit au but, d'aller droit à ce but-là, sans en passer par les épreuves préalables et sans m'acquitter des droits. Aux prises, une fois de plus, avec le foisonnement du monde possible et de la pauvreté du monde réel. Ce matin encore, je ne sais pas vers quoi me diriger. Je commence cette année recroquevillé sur moi, inapte à tout essor intellectuel, incapable de m'envoler vers le monde des idées. Le court-circuit radical qui s'impose à moi dans ce genre de situation est toujours le même mais, heureusement, aujourd'hui comme hier, j'ai la force de le refuser, j'ai toujours l'ultime force.
volontaire 
La vérité, c'est que je fais toujours de moi l'interprète de l'énigme. Un médiateur qui se devrait d'acquérir la maîtrise des outils de traduction, mais qui, quelquefois, se lasserait de ce rôle ou n'y croirait plus. L'alternative ? Une alternative intelligente s'entend. Ce serait d'alléger substantiellement ma responsabilité dans le processus. De mobiliser simplement ma volonté et mon énergie sur les voies identifiées et reconnues, tout en faisant confiance au temps créateur. Je suis tout au plus le véhicule d'une signification, entraîné par son énergie cinétique plus que par le souci de l'arrivée.
mes collections
J'aime bien le terme de «collections» utilisé par Google Plus pour définir les centres d'intérêt individuels à une échelle de temps large. Avec le recul des années, je me rends compte que je peux regrouper mes centres d'intérêt dans une dizaine de collections, qui sont autant d'objectifs d'étude, de lecture, de réflexion et d'observation. L'idéal serait de ne pas aller au-delà et de ne pas perdre de vue les objectifs, intermédiaires ou définitifs, que j'assigne à chaque collection, notamment en terme de d'écrits personnels.
inconséquence du lecteur
Je n'ai pas censuré cette illustration en deux séquences de mes errements de lecteur du mois passé. Ils sont fréquents et me font apparemment perdre beaucoup de temps, notamment pour produire des billets acceptables pour le blog ! Je préfère croire que ces tergiversations sont au contraire très utiles...
Séquence A
L'étude philosophique ne peut réellement éclairer l'esprit et lui faire accomplir des progrès que si elle est associée à une volonté d'appropriation et de dépassement au service d'un projet personnel. C'est sans doute un des rares domaines d'étude où le choix des étapes est déterminant dans la réussite. J'ai de fait beaucoup de mal à comprendre comment les cursus obligatoires des programmes de licence peuvent susciter des vocations. Un maître en philosophie devrait être avant tout capable d'aider son élève à faire des choix de lecture en fonction de son propre progrès intérieur et de sa capacité à rendre compte de ce progrès par l'écrit ou par le discours. Inévitablement, en 3 ou 4 ans d'une étude suivie de ce type, l'élève aura parcouru l'essentiel de la littérature philosophique, et, surtout, aura pu l'incorporer à son propre esprit, selon un mode personnel et particulier.
J'ai commencé l'étude des deux premiers cours de Alain de Libera au Collège de France (année universitaire 2013-2014) : L'archéologie du savoir (séminaire) et L'invention du sujet moderne (cours proprement dit). J'attends des cours de Libera qu'ils me permettent de comprendre comment les pères et les docteurs de l'église ont pierre à pierre construit une anthropologie chrétienne à partir de l'exégèse des textes sacrés. Cette anthropologie m'apparaît d'emblée, et vue de très loin encore, comme vraie et issue du cœur de l'homme. Subsidiairement, je suis curieux de connaître comment les philosophes médiévaux ont réinterprété Platon et Aristote, et, partant, aborder comme de biais ces deux philosophes antiques de qui toute la philosophie procède. Le projet général de de Libera pour le Collège de France commence par la question du sujet (année 1), puis se prolonge par celle de la volonté et de l'action (année 2), puis de la passion (année 3). Je dispose, pour la première année de cours, des 4 supports d'étude suivant: (1) l'enregistrement vidéo des conférences, (2) les sommaires de chaque conférence, (3) les résumés de chaque conférence et (3) la transcription écrite littérale des cours publiées par Vrin avec deux ans environ de délai. C'est donc plus qu'il n'en faut pour étudier très sérieusement. Mon intention est de suivre les conférences en vidéo avec simplement le souci de comprendre l'essentiel du propos, mais sans essayer de commenter, puis, lorsque les résumés annuels et les ouvrages de transcription sont disponibles, de faire l'étude plus approfondie et les commentaires. Pas question de résumer ici (contrairement à ce que je fais pour Bachelard, Bergson, Poulet et les autres). Mon projet est de commenter en articulant mes commentaires sur ce que ces cours m'apprennent de la nature humaine et en quoi ma propre vision converge avec la vision chrétienne.
Si j'en fais une priorité, alors je devrais remettre, peut-être à jamais, mes projets purement littéraires d'étude de l'œuvre de Gracq et Leiris, et me consacrer entièrement aux idées, incluant les idées-images de la poésie, telles que Bachelard, toujours lui, les … la séquence A s'arrête ici
Séquence B
Je relis ce matin ce que j'ai écrit au-dessus sur mon projet d'étude de l'anthropologie chrétienne à partir des cours de Alain de Libera et je me demande comment j'en suis arrivé là. Je pense qu'il s'agit d’une étape supplémentaire dans mon errance sur les confins de l'esprit. Je précise de mon esprit, c'est-à-dire peu de chose au fond. Le pire encore ce n'est pas le sujet lui-même, c'est cette volonté absurde d'ouvrir à tout prix des dossiers qui seront autant de cases dans mon cerveau, ou des briques, ou des échafaudages, ... comme si je craignais l'effondrement ou la fuite de matière. Et ces choix thématiques ne sont absurdes qu'autant que sont absurdes leurs mobiles profonds en moi : l'obsession d'un chemin à parcourir et de la méthode pour y parvenir. Il y a aussi une névrose de la nourriture intellectuelle comme si je n'allais résister aux assauts du temps qu'en alimentant régulièrement mon cerveau de toutes ces matières subtiles.
Comme toute étape existentielle, je constate que celle-ci est utile à condition d'en sortir le moment venu. L'étape en question ce n'est pas l'anthropologie chrétienne, qui serait plutôt une diversion dans mon programme général, mais la métaphysique du monde extérieur, objectif que je me suis assigné depuis trois ans pour mes lectures philosophiques et de critique littéraire. Je ne sais pas ce que j'ai appris, j'ai l'impression qu'il n'en reste pas grand-chose, mais j'ai compris mes propres limites. J'ai compris que mon pouvoir de vision et de transposition du monde ne dépendait pas d'un quelconque bagage intellectuel. J'ai fait un tour de mon esprit. Pas pour rien, car c'est un tour que je ne referai plus dans le temps qu'il me reste à vivre. Et abandonner sans regret, et je dirai en connaissance de cause, un de nos possibles, c'est vivre plus apaisé, un peu plus réconcilié avec soi et avec le monde.
Alors je ne me fixerai plus d'objectifs tels que celui-ci, qui était au fond de me mettre à l'épreuve intellectuellement, de repérer mes frontières, de voir jusqu'où je ne pouvais pas aller. Les sujets d'étude sensu stricto ont été des prétextes pour une écriture personnelle mais je ne suis pas certain d'avoir progressé dans la maîtrise des matériaux étudiés. Ça m'a surtout permis de converser avec moi-même au moyen de l'écrit, de prêter plus d'attention à la forme du propos et à celle des phrases et de donner une certaine tenue au dialogue qu'on entretient en permanence avec soi-même. La vérité c'est que, faisant entrer les lectures dans mon journal intérieur pour en alimenter la substance et en rehausser la teneur (par rapport au trop banal récit des jours), j'ai sans doute délaissé les impressions personnelles et les rêveries éveillées, qui viennent à notre rencontre sans crier gare et trouvent mieux leur place dans une âme vacante et sans tension.
C'est la nième et dernière formulation de mon besoin de changement. Je renonce ici solennellement à l'étude pour l'étude. Je renonce à faire des résumés et des commentaires d'ouvrages. Je renonce à la philosophie universitaire contemporaine, uniquement soucieuse d'obscurcir les idées à la portée de l'honnête homme. Je renonce aux idées détachées de la vie, à la pure abstraction. Je me consacrerai désormais à mon journal intérieur en essayant de l'ouvrir aux impressions et aux rêveries spontanées, aux flashs de la mémoire (sans souci autobiographique). Mes lectures, incluant la philo de base, y figureront en tant que force de suggestion au même titre que les perceptions rares qui parviennent à se faire une place au plus profond de nous.
Je n'en ferai sans doute rien, mais il fallait que je montre mon inconséquence de lecteur et d’étudiant.
deux types de confusion intellectuelle
L'objet et le sujet
Deux confusions intellectuelles, confusions pourtant élémentaires, qui expliquent selon moi pourquoi j'ai trop tourné en rond dans mes propres réflexions philosophiques. La première c'est tout bêtement celle de l'objet et du sujet. Je parle toujours du « monde extérieur » comme d'une visée objective dont, par la métaphysique ou la phénoménologie, je voudrais percer l'essence invisible. Cette intention s'appuie sur une conception post-scientifique de la connaissance que je crois fausse et qui fait de la philosophie une manière de prolongement de la science, capable de la dépasser dans le pouvoir de pénétration de l'objet. En vérité, science et philosophie ont, dans l'esprit moderne, des directions qu'on pourrait qualifier, dans le langage mathématique, d'anti-parallèles : tandis que la science vise l'objet, la philosophie retourne irrésistiblement au sujet. Et quand je dis faire une priorité du « monde extérieur », ce dernier doit être vu comme le pur produit de mon imagination. Je tournais autour du pot avec Bachelard, lequel donne ses lettres de noblesse à l'imagination poétique après avoir montré combien elle entrave l'objectivité scientifique (... tout en la dynamisant !), mais la lecture de Bergson tend, avec une certaine perversité, à entretenir la confusion entre objet et sujet. Il fait en effet de la philosophie une alliée indispensable de la science dans une très grande partie de son œuvre. Pour lui, science et philosophie œuvrent en quelque sorte de concert. Cette façon de voir rejoint celle des philosophes antiques qui n'étaient pas en mesure de faire la séparation entre science et philosophie. Pour avancer dans la réflexion, je devrai désormais veiller à bien dissocier ces deux mouvements spontanés de la pensée en privilégiant évidemment celui qui ramène au sujet, à l'humain.
L'intellectuel et l'existentiel
La deuxième confusion, qui découle de ce qui précède, est entre les deux manières principales de philosopher : l'intellectualisme et l'existentialisme. Dans l'intellectualisme pur, le philosophant s'efforce de s'abstraire de tout affect, de toute contamination par le « trop humain ». Paradoxalement, dans cette attitude considérée comme plus objective car tournée délibérément vers un objet extrinsèque, la pensée a la bride sur le cou : elle ne se sent plus de limites. Elle peut se raffiner à l'envi, notamment dans l'utilisation des langages, du vocabulaire et des signes, comme dans la sophistique, la rhétorique, la logique, le structuralisme. Dans la philosophie existentielle, c'est au contraire la réflexion sur le sujet humain, sur l'existence et sur l'être, qui prime. Une fonction vitale, instinctive même, de la pensée humaine est ici en jeu. Celui qui réfléchit remplit ici tout bonnement son rôle d'homme et lorsqu'il en est détourné par les excès même de sa pensée ou par son incompréhension des penseurs patentés, il y revient malgré lui, comme on reprend sa respiration après un effort intense et désordonné.

Gilles-Christophe, Janvier 2017