JUILLET 2016


JUILLET 2016


les images des livres
Troquer les concepts pour les imagestel se voudrait lenjeu actuel de mon parcours d’écriture. Mon thème  de lecture et d’étude était a sur le renouvellement de la perception du réel dans sa triple dimension physique, phénoménale et empiriqueEn cheminant dans cette direction, j'ai vite ressenti la nécessité de me dégager de l’emprise de la pensée abstraite et de la dialectique pour aborder le continent des images, c’est-à-dire des idées primitives encore solidaires des formes du monde. J’ai eu l’intuition que Bachelard pouvait être un guide excellent, notamment dans ses ouvrages sur l’imagination des éléments matériels et sur la genèse des images littéraires. Son propos se situe en effet dans l’espace intermédiaire entre les idées et les images et, à ce titre, il aide le lecteur à passer des celles-là à celles-ci, de la philosophie à la poésie.
Pour aller un peu plus loin dans le sevrage, j'ai entrepris de lire, pour les commenter librement, des œuvres romanesques ou autobiographiques d'écrivains essentiellement descriptifs capables de transfigurer la réalité extérieure d'une manière originale. Certains m'étaient déjà assez bien connus, comme Gracq et Giono; d'autres ont été de purs objets de curiosité, comme Leiris et Bosco (ce dernier suggéré par Bachelard lui-même). Mon projet était de m'initier au commentaire littéraire sur une ou plusieurs des œuvres lues (ou relues) récemment, à savoir: Gracq: Un balcon en forêt, Les eaux étroites ; Leiris: Fourbis ; Bosco: MalicroixHyacinthe ; Giono: Le moulin de Pologne, Un roi sans divertissement.
Mais je n'ai jamais pu trouver une écriture personnelle intéressante, ne serait-ce que dans le registre du pur commentaire. Lecture trop rapide, sans doute, ne permettant pas de me glisser véritablement dans la peau des auteurs. Il faudrait s’en tenir à un seul d’entre eux et l’étudier à fond avant de pouvoir prétendre à la pertinence et à l’originalité. Ce pourrait être Gracqqui est mon préféréSa langue capte le monde physique de manière immédiate, sans recours exagéré aux artifices conventionnels du lyrisme, de la métaphysique et desymboles. La mémoire et l'imagination, pourtant vivement sollicités dans le processus de création qui précède l’écriture, sont rarement montrées comme telles dans l’œuvre : comme si le monde extérieur entrait d’emblée dans le tissu des motsNec plus ultra: Gracq a habité ou hanté les mêmes lieux que moi: la vallée et l'embouchure de la Loire, la Vendée, Nantes, Rome (où j'ai vécu deux ans), la Brière. Des lieux que je ne connais pas encore, comme les Ardennes, sont devenus grâce à lui des centres d'attraction magnétique.
Mon impuissance à écrire en images (et non en concepts) s’explique aussi par le fait que je crois créatif d’incorporer au commentaire à la fois mes propres réminiscences et mes perceptions de la nature au quotidien, dans un mouvement d’identification à l’écrivain que je lis. Cette tendance traduit chez moi une aspiration autobiographique mais elle complique terriblement la tâche du modeste commentateur que je me contenterais d’être!
et celles de la vie
Lorsque j’essaie d'identifier ce qui, dans mon environnement familier, constitue une ouverture essentielle sur le monde physique, je nomme spontanément le jardin et la flore. Je me demande alors si certains livres ne pourraient pas me livrer des clés sur cette vision quotidienne personnelle de la nature, qui est une véritable imprégnation tellement elle est associée au corps, au travail physiqueJ’ai souvent recours pour ce faire à l’approche phénoménologique des ouvrages de botanique (j’en ai de nombreux dans ma bibliothèque et dans ma liseuse électronique)C’est la morphologie des plantes qui m’intéresse en ce qu’elle traduit des formes et des essences éternelles (et non la biologie végétale sensu stricto). J’aime associer ces formes au vocabulaire spécialisé qui les désigne et, tout particulièrement, aux racines grecques des mots. Cette double curiosité (forme des plantes + grec ancien) me rapproche de l’univers des Idées platoniciennes, c’est-à-dire de l’un des mes terreaux spirituels favoris. Ainsi de pures images me ramènent-elles spontanément à l’universel, un universel où règnent ces principes mixtes que sont les Idées, concepts sans dialectique et sans grammaire. Émanation des formes du monde, certes, mais ayant perdu leur nature de pures images.
Si mon environnement quotidien est celui du jardin et de ses plantes, ce qui suppose une certaine perception des détails, ma vision la plus spontanée est celle des paysages : elle est donc macroscopique, voire géographique, comme chez Gracq. C'est par effort d'attention et souci d’étude que je suis amené à m'intéresser aux détails, notamment ceux des plantes, contrairement à quelqu’un comme Leiris, qui est littéralement obnubilé par le détail des objets. Pour l’étude des paysages, je me suis trouvé un guide. Il s’agit de Philippe Descola, professeur d’anthropologie au Collège de France. Ses cours des années 2011 à 2013 sur La forme des paysagespourraient constituer une forme d’initiation à la grammaire et à la nomenclature de ces images-idées, ou idées-images, si particulières.
S’agissant de ma propre vision, je pense finalement que la dimension du cadre est indifférente ; qu’il s’agisse des plantes ou des paysages, je rattache les formes, par un mouvement spontané de l’esprit, à leur signification générale, incapable de m’en tenir aux images uniques que la perception immédiate me propose. C’est idiosyncrasique : je ne me changerai pas de ce côté même si je suis épaté par le génie descriptif des grands créateurs ou, plus simplement, par la faculté qu’ont certains de mes proches d’entrer dans le détail des choses sans jamais ressentir le besoin de s’en extraire.
Il y a cependant des images qui pour moi restent pleines d’elles-mêmes et qui ne songent pas à rejoindre je-ne-sais quel statut universel. Celles de la mémoire et de l’imaginaire. Celles-ci, je pourrais les mobiliser dans mes essais d’écriture autobiographique. Mes premiers essaisoutre leur maladresse, étaient en contradiction avec l'aspect prospectif de mon existence actuelle. La mémoire, cette source si féconde d'images, y était mise au service de la contemplation statique et complaisante d’un moi passé et dépassé. S’il fallait à présent essayer de nouveau, je me servirais de la mémoire pour faire revivre les lieux bourrés d’images où ma conscience, celle qui m’anime encore aujourd’hui, s'est réveillée, lieux qui ont suscité ce réveil, lieux peuplés ou dépeuplés, lieux d’amour ou de solitude, qui assurent la continuité de l’existence. Ces lieux de réminiscence, comme ceux de notre imaginaire, sont des provisions de vraies images, d’images uniques qui ne cherchent pas à sortir de leur peau d’images. Elles me parlent de situations particulières où j'ai été intensément au monde.