FÉVRIER 2016

FÉVRIER

de l’ontologie

Je voudrais tenter maintenant de dépasser l'abstraction des idées. Depuis le commencement de ce blog je suis parti à la recherche de mes propres convictions philosophiques ou plutôt j'ai essayé de me construire un référentiel dans ce domaine en empruntant à mes (maigres) lectures. J'ai été présomptueux en plaçant la barre au niveau de la métaphysique, c'est-à-dire de la perception des premiers principes, de ce qui ne peut pas recevoir d'explication mais dont on perçoit intuitivement le fondement. Je craignais qu'avec le temps, avec l'usure de la vie, j'avais perdu ma réceptivité au temps, à l'espace, à la lumière, que mon être lui-même, que l'être en général m'échappait. Et je croyais que j'étais encore capable d'être initié à ces dimensions fondamentales de la vie par l'étude consciencieuse de quelques philosophes choisis presque au hasard.
Je ne saurais dire si j'ai fait des progrès dans le sens souhaité. Ma pensée a travaillé souvent en réaction ou en marge de mes lectures et je n'ai pas véritablement subi d'influence. En tout cas, les objectifs que je m'étais assigné ont évolué ou ont peu à peu perdu leur intérêt pour moi. La conséquence la plus évidente de cette phase réflexive est l'anéantissement de l'idée de Dieu, mais plus encore, celle de l'être individuel qui lui est intrinsèquement liée. Je ressens cette grande lessive comme un des travaux sur soi les plus positifs. La préoccupation ontologique, avec cette excroissance monstrueuse qu'est la pensée de Dieu, vient trop souvent en travers des jouissances de l'existence et occupe de manière totalitaire le terrain de la métaphysique. Plus encore, elle entrave directement l'accès à la beauté, au sens très large, qui s'offre à nous à chaque détour du chemin. Et cette beauté est accessible à condition d'être capable de se détacher de soi, de n'avoir plus de réflexe systématique de survie ou de perpétuation, en somme d'être prêt à mourir demain. Être n'est pas une condition préalable, c'est une notion subsidiaire dont on peut faire l'économie.
Délivré de l'obsession ontologique, je suis désormais convaincu qu'il ne s'agit nullement de se rassembler mais au contraire de s'élancer, de s'émanciper sans souci du soi, de laisser la bride sur le cou, de se mettre au service de la sensation, de la perception et de l'intuition, de voir la réalité dans un au delà qui n'emprunte rien à la divinité et dont aucune pensée discursive n'est capable de rendre compte. Seules certaines formes d'imitation, de transcription, d'évocation, de transposition sont susceptibles de témoigner de ma prochaine Odyssée. Ces « idées » dont je continuerai à suivre le fil dans ce blog ne seront pas des arguments ni des raisonnements. Je les rendrai aussi peu abstraites que possible; elles seront matérielles, imaginaires ou poétiques et utiliseront toutes les ressources du langage. Considérons-les comme autant de nuages qu'on suit un moment dans le ciel avant de détourner son regard vers autre chose. De mes lectures, nul commentaire personnel s'appliquant directement au texte: uniquement des résumés et des extraits choisis. L'influence sera indirecte, uniquement reflétée dans les billets de la rubrique Au fil des idées et soumise à la pure inspiration.

à l’extrospection

La pensée «philosophique», la méditation sur les idées générales: quelle importance maintenant que j'ai évacué l’ontologie et l’éthique, pas moins, d’un revers de la main ? Poser la question c’est indiquer la réponse. J'avais adopté depuis mon départ à la retraite, deux ou trois ans avant même, une certaine position philosophique, par besoin, par nécessité peut-être. Il s'agissait de préparer mon entrée dans un monde où le travail, avec ses contraintes et ses devoirs, ne serait plus le principe directeur de l’existence. Il s'agissait de donner la pré-éminence aux préoccupations spirituelles ; de rompre avec les perceptions routinières de la réalité environnante; à affiner, voire à remettre en question mes outils personnels de vision du monde. Et ce renouvellement de vision ne devait pas concerner le seuls yeux: il transgressait le point de vue esthétique, débordait sur la métaphysique, et requérait la mobilisation des forces intérieures. Mes modèles de départ furent des critiques littéraires ou des philosophes qui avaient enquêté sur nos perceptions spontanées de réalités métaphysiques, telles que le temps (Poulet, Bergson) et les forces physiques élémentaires (Bachelard). En montrant à quel point ces perceptions spontanées étaient personnelles, idiosyncrasiques même, ces lectures m'invitaient à rechercher la nature de mon propre univers.
En voulant éprouver l'originalité et la profondeur de ma propre pénétration métaphysique, j'ai vite pris une fausse route, une de ces fameuses ornières de l'esprit qui a été insidieusement creusée par la lecture de W. James: celle des croyances personnelles. Cela m'a éloigné presque à mon insu de mon positionnement initial, qui ciblait le monde extérieur, le monde physique même, et m'a entraîné au contraire vers la psychologie et l'ontologie (notre être, l'être de Dieu). Les cours du collège de France sur l'ontologie du devenir en biologie ou dans la philosophie médiévale, cours suivis avec application, m'ont un peu plus détourné de mon chemin, en mettant en avant cette notion d'être nullement pertinente pour ma propre recherche intérieure, du moins telle que je l’avais envisagée au départ. Elle a fini par me coller à la peau et j'ai eu beaucoup de mal à m'en délivrer.
Parallèlement à ces deux influences intellectuelles, j'avais choisi de donner de l'importance à la typologie des caractères humains, une typologie qui serait basée non pas tant sur les tempéraments classiques que sur ces fameuses aperceptions du monde physique, ce qui dépasse nettement la psychologie traditionnelle, même si on annexe à cette dernière, comme le fait W. James, les conceptions religieuses. Je restais ici dans mon champ originel mais je m'avise que je n'ai pas progressé sur cette voie parce que j'ai artificiellement fusionné ce projet avec celui de l'étude des types humains selon Sainte-Beuve. La lecture des Lundis me procurant en effet toujours un grand plaisir, et le projet ultime de Sainte-Beuve, dans ses Lundis, étant de réaliser une sorte de typologie des personnalités, je m'étais dit que j'avais trouvé là un pont entre deux domaines de lecture qui m'avaient paru trop disjoints jusqu'alors. Mais, ce faisant, je m'éloignais, là encore, de mon assise de départ qui se limitait aux seules visions du monde externe passées au filtre de l'esprit.
Évidemment tous ces égarements ont été utiles puisque j'en suis sorti. Ils ne me servent que mieux à recouvrer mon état de base. L'état qui me convient le mieux pour explorer le monde ... sans sortir de ma chambre, ou, plutôt, de mon jardin. Il faut au fond se défier de l'introspection sensu stricto, en particulier de cette forme d'introspection qui se cache derrière les idées abstraites et générales, qui sont autant de lieux communs, et essayer de pratiquer l'extrospection. L'extrospection ce serait une façon de libérer son esprit dans les formes que revêtent pour nous le monde extérieur, et de manière plus restreinte encore, le monde physique. Me suis-je véritablement interrogé sur mon affinité pour Gracq ou pour Gautier en littérature, ou pour Poussin et Gainsborough en peinture ? Pourquoi Proust me parait-il désormais un immense fourre-tout ? Probablement parce que seule m'intéresse désormais dans la Recherche la dimension contemplative, y compris quand elle repose sur une base imaginative (exemple classique des clochers de Martinville). Chez lui comme chez Gracq (dans les Eaux étroites par exemple), cette dimension paysagiste et contemplative de l’œuvre est le parfait exemple de l'extrospection telle que je la conçois. Il y aurait profit (pour moi) à sélectionner les passages de ce type dans leurs œuvres et à concentrer sur eux l’étude et la méditation.
Quelle forme écrite mon témoignage pourrait-il adopter si je parvenais ainsi à passer de l’abstraction à la contemplation ? Je ne peux pas l’anticiper, mais le préalable à un écriture personnelle en une telle matière serait de cesser d’être spectateur de l’intérieur pour le devenir de l’extérieur. La conscience adopterait alors son rôle, subsidiaire, de dispersion du soi dans le monde. Peut-être est-ce à ce point qu’elle devient âme ?Intéressant mais … que de pièges sur ma route !

face au cosmos

Les moments où l'on se redresse, où l'on revendique sa dignité d'homme non pas face à la société, qui est une prison, mais face au cosmos, ou à une instance transcendante dont je ne connais pas la nature: ces moments-là, peu nombreux dans une existence, ainsi que les circonstances et les lieux dans lesquels ils se produisent. Il faut se garder d'en rendre compte avec les mots de tous les jours. Il faudrait s'appeler Rimbaud, ou Kafka, pour être capable de suggérer la noblesse de ces phases essentielles, pour débarrasser l'héroïsme individuel de toute la gangue de trivialité que la vie y ajoute et que le langage exacerbe, pour placer l'homme sur sa juste orbite, ou alors pour en faire une noble chose de la nature.
la fabrication d’un homme
L'existence n'est pas tant la réalisation de ce qu'on voudrait être que l'élimination de tout ce qu'on ne voudrait pas être. Certains renoncent très vite à cette impossible tâche, si jamais ils l'entreprennent en conscience, et se contentent d'emprunter aux modèles ambiants, de se conformer tantôt à l'un tantôt à l'autre. En ce qui me concerne je crois pouvoir dire que j'ai résisté au mimétisme social, y compris à celui qui aurait consisté à me croire à part, une attitude que mon homosexualité pouvait légitimer. J'ai même probablement tellement résisté à tous les modèles que je suis devenu un homme sans qualités, un homme sans différence, un homme qui s'est peu à peu dé-différencié. Si j'avais à écrire ma biographie, je pourrais ainsi montrer l'effacement progressif d'une personnalité refusant, une fois passé le seuil de l'enfance et sans véritable lutte intérieure, toute forme d'identification.
Si pourtant: il y a un modèle passe-partout auquel je me suis conformé presque constamment toute la vie: celui du bon élève remplissant loyalement ses devoirs et attirant à soi l'estime des autres. J'aimerais pouvoir dire que j'ai adopté cette défroque pour mieux passer inaperçu. Mais cela reviendrait à occulter le fait que je n'avais, en réalité, pas confiance dans mes capacités à transgresser les règles. En définitive, c'est par manque d'audace que je me suis confondu au monde, tout en conservant une réserve intérieure qui m'a préservé des aliénations sans retour, y compris dans les phases d'exposition importante, notamment celles liées aux responsabilités professionnelles.
Et comment, avec toute cette réserve intérieure, avec un tel déficit de connivence avec la société, ai-je pu mobiliser autant d'énergie dans le travail et la représentation sociale ? Ce souci d'être conforme à une image propre à éluder les interrogations sur ma personne, est-il un ressort suffisant pour expliquer mon désir de réussite et mes efforts constants en ce sens ? J'ai besoin d'analyser tout cela de manière rétrospective sans être entravé dans ma démarche par les regrets et les déceptions, par la déploration des insuffisances de mon caractère. C'est à l'évidence un travail d'écriture intéressant que cette interpellation de l'âme (qui appelle) par la conscience (qui conduit). Je ne l'esquiverai pas même si c'est difficile.
Mon être, si ce terme a un sens, ne constitue pas un tout, mais je demeure persuadé que mon existence pourrait prétendre à la totalité si je parvenais, par l'écriture, à restituer les étapes d'un itinéraire intérieur dont je perçois, quoique faiblement, la cohérence sur la durée. Y parvenir serait attester la continuité de l'élan organique qui m'anime depuis que j'ai conscience d'être relié à une instance transcendante. Ces moments importants doivent être repérables dans une vie. Mais n'est-ce pas du temps perdu ?
l’amour signe de l’âme
Quand et dans quelles circonstances me suis-je redressé pour la première fois ? Où et à quel moment ai-je décidé pour la première fois que je ne m'abandonnerai pas purement et simplement au flux de l'existence et que je ne laisserai pas la société dicter mon sort ? Quel fut le point départ du dialogue, devenu permanent, entre la conscience et l'âme. La conscience, qui conduit, qui se met à l'écoute, interroge, analyse, essaie de comprendre notre pauvre machine humaine et l'âme qui est la veilleuse en nous de l'ordre cosmique, qui nous ouvre tous les mondes et qui nous entraîne au delà de notre nature d'animal social.
Je crois pouvoir faire remonter cette interrogation essentielle à la fin de l'adolescence, à la fin des années 60 précisément, lorsque j'ai compris que j'étais homosexuel et que cette différence allait avoir des conséquences pour toute la vie. La chance qui m'a été donnée alors c'est de ne pouvoir dissocier le désir de l’amour. Cette association me fut d'emblée naturelle et l'âme a tout de suite parlé au corps, pour lui donner le juste sentiment des choses, je dirais même la juste mesure des choses (car, sur ce point, l'amour nous rend éminemment raisonnable). J'ai vite senti, à défaut de le comprendre avec l'intelligence, qu'un désir impérieux qui s'accompagnait de la recherche de l'autre dans sa plénitude, pour en faire le compagnon unique de sa vie, ne pouvait être pervers ou mauvais. Qu'on me comprenne bien : j'ai ensuite vite considéré le désir homosexuel, même sans amour, comme un signe très sain de vitalité. Mais au tout début l'association étroite des deux m'a fait comprendre intuitivement que ce n'était pas une anomalie, contrairement à ce que disait la société et mes géniteurs. J'insiste sur ce point pour montrer le rôle salutaire du dialogue de la conscience avec des valeurs supérieures, indépendantes les codes sociaux en vigueur. L'amour est la vie-même; y compris dans ses accès de folie, il nous met à l'écart de la société et nous en émancipe. Peut-être est-ce une illusion bénéfique qui fait partie de la constitution de la machine humaine. Peu importe, le résultat est là: l'amour nous met radicalement à distance et nous place dans un certain ordre universel.
mes poèmes de jeunesse
Je ne suis pas prêt à entrer dans les détails de ma vie d'alors car je suis surtout soucieux d'en dégager le mouvement d'ensemble. Bien sûr en écrivant ces idées générales sur l'amour, les images m'assaillent et je suis submergé par des souvenirs que l'éloignement rend essentiellement heureux, en tout cas agréables à évoquer mentalement. Mais poser des mots sur ces moments de vie si personnels me paraîtrait le comble de la trivialité. Il faudrait que je sois capable de transposer poétiquement le souvenir, comme je l'ai fait dans le feu des sentiments. J'ai d'ailleurs conservé des essais poétiques de cette période (entre 18 et 22 ans) et je voudrais les livrer ici dans toute leur naïveté, comme simple témoignage et aussi parce qu'ils ne déflorent pas le caractère sacré des situations évoquées.
Le lendemain:
Je ne peux pas retrouver ces poèmes de jeunesse. Je me souviens les avoir jugés sévèrement la dernière fois que j'ai mis la main dessus et il est probable qu'ils n'ont pas échappé au feu, comme d'ailleurs les dizaines de cahiers de mon journal intime, écrits pendant 25 ans, un journal exutoire, étouffé sous les scories, et qui avait une fonction d'émonctoire. Mais les poèmes c'était autre chose : il y perçait un souci d'art, donc une distance, malgré la maladresse. J'aurais presque pu les ré-écrire et m'amuser à y ajouter le flou du souvenir. Quoi qu'il en soit, les moments évoqués dans ces poèmes restent pour la plupart très présents à la mémoire, en particulier les seuls qui m'intéressent désormais: ceux qui traduisent les interrogations que la conscience s'adresse à elle-même.
intro rétro extro
Ainsi se dégagent peu à peu les deux axes de ma future démarche de lecteur, qui est aussi - comment pourrait-il en être autrement ? - une enquête sur ma propre façon de me transporter ailleurs:
(1) L'extro-spection, ou comment chacun d'entre nous se projette dans les formes du monde élémentaire ou dans celles de mondes imaginaires de pure invention; comment nous finissons par nous y fondre.
(2) La rétro-spection, à savoir la recherche, dans le véritable chaos qu'est une vie, des indices de l'affirmation de notre participation à un ordre universel qui dépasse les aliénations sociales, des preuves de notre engagement de longue date avec des forces et un ordre qui nous dépassent, mais aussi de la continuité de cet engagement dans le présent.
fidéle
Si l'on n'est pas d'abord fidèle à soi, à qui peut-on l'être ? La fidélité à soi commence par la réconciliation avec son passé. Il n'est pas possible de continuer à vivre sans ressentir cet accord intime avec ce qu'on a été. Si l'on n'approfondit pas les choses, si on ne va pas à la recherche de ces moments dont j'ai parlé plus haut où notre conscience a fait un grand pas d'écart, alors on ne conserve de notre existence que le souvenir de tribulations dérisoires et sordides trahissant un pur asservissement au temps et à la société. Aujourd'hui que j'ai le privilège d'être une conscience nue se suffisant en quelque sorte à elle-même, j'ai les moyens de me pencher sur mon passé d'une manière positive et de reconstituer les étapes d'une libération commencée de longue date. Il me semble que je n'ai vécu que pour me protéger des vulgarités de la vie, que cette mise en garde permanente a été ma vie elle-même.
une pinède au cœur de l’été
On ne sait pas pourquoi, il y a des souvenirs qui s'imposent malgré nous. Dans la catégorie des grandes interrogations de la conscience, je revois cette superbe pinède aux senteurs de l'été tout près de l'océan dont je perçois encore le bruit des vagues. Les oiseaux étaient insensibles à ma plainte intérieure. La nature elle-même n'était d'aucune consolation. J'étais véritablement seul face à un moi qui semblait s'esquisser. J'avais 20 ans. C'était la première fois que je ressentais l'appel intérieur, que je prenais conscience du tragique de l'existence. Je n'étais pas seul là où je me trouvais à ce moment précis. Il y avait des gens de mon âge dont la plupart ne me semblaient pas avoir encore franchi le seuil. Ils étaient encore dans l'enfance tandis que je subissais la grande initiation. La vie dévalait devant moi de manière inexorable et je comprenais qu'il faudrait désormais résister à jamais à la chute. Je peux dire avec certitude qu'il y a eu l'avant et l'après. Je le dis et cela suffirait presque à résumer ma vie. Si l'évocation du passé a une quelconque pertinence pour moi, il la doit essentiellement à ces transitions finalement peu nombreuses. Le souvenir que je viens d'évoquer est la pointe aiguë d'un bloc inaliénable, celui du passage de l'adolescence à l'âge adulte, le joyau serti dans un tissu serré dont il serait vain de dégager les fils un à un.

à chaque avatar son langage

Ce qui précède me choque aujourd'hui, à 4h de l'après-midi, par son côté grandiloquent et inutilement dramatique. C'est quelque chose que je ne peux écrire qu'avant l'aurore, quand tout dort autour de moi. Je suis alors dans un état hypnotique qui me fait entrer en sympathie avec l'un de mes personnages, un personnage spiritualiste à tendance mystique auquel je ne suis réceptif qu'au petit matin, et à qui je suis capable, à cette heure-là exclusivement, de prêter mes mots, même si je le fais maladroitement. L'après-midi, ce personnage m'est étranger, j'y suis hermétique, je le juge inintéressant et même ridicule. C'est bien la preuve que plusieurs êtres vivent en nous, pas seulement ceux, innombrables, qui se succèdent sur le long cours de l'existence, mais aussi ceux qui se concurrencent en nous au présent. Qu'on ne se méprenne pas ! le personnage idéaliste et spiritualiste est authentique, mais, comme tous les autres personnages qui sont en moi, son existence est conditionnée à ma capacité à parler de lui. Ici par l'écrit, mais aussi bien, dans l'ordinaire de l'existence, au moyen d'un monologue intérieur qui donne consistance à un avatar de moi simplement possible et qui, sinon, se dissiperait comme un nuage de fumée.
L'art du roman consiste sans doute pour le créateur à faire vivre de manière autonome, comme autant de types singuliers, les personnages multiples qui passent par lui, à travers lui. Étant éponge ou caméléon, ou les deux à la fois, le romancier regorge en lui de caractères dont ils fait provision au hasard du chemin, mais dont l'existence repose uniquement sur l'écrit, donc sur un langage. Je me demande s'il n'en est pas finalement de même pour tout un chacun: nous avons successivement conscience des êtres multiples que nous hébergeons, et cette conscience s’identifie à un langage, à une forme du monologue intérieur. La psychanalyse repose sur l'idée que l'inconscient est une donnée préalable mystérieuse, de nature métaphysique, une essence en somme. Mais par ailleurs elle ne dissocie pas le travail psychanalytique, destiné à dévoiler certains pans de cet inconscient, du langage. L'inconscient n'existe donc pas en soi et le passage de l'inconscient vers le conscient traduit simplement un effort de nature sémantique, la réalisation, par un langage quelconque, de tout ce dont nous sommes faits. L'inconscient serait en somme du pré-conscient qui n'a pas encore trouvé son langage. Peut-être qu'une grande partie des troubles psychiques peuvent s'expliquer par l'incapacité à trouver une voie d'accès à la conscience, un langage propre à l'impressionner.

tous nos langages

Depuis environ deux mois, mon raisonnement philosophique, conduit en toute spontanéité, m'a fait passer par au moins quatre stades successifs ! Je les résume:
(1) Rejet de l'idée de l'unité de l’être en soi . Stade de réflexion extrêmement fécond qui liquide nombre des interrogations (ontologie, éthique et théologie notamment) qui remplissent les traités de philo mais qui me sont devenues artificielles. Selon cette nouvelle vision, la recherche du soi est une quête impossible, sans résolution.
(2) Évidence de la multiplicité de nos façons d'être au monde, envisagées comme autant d'avatars de soi qui se succèdent au cours du temps où qui se concurrencent en nous au présent. Cette évidence remet en question la notion de caractérologie qui m'a un temps retenu et dont je me suis fait amplement l'écho dans ce blog. Ce que je remets en question dans la notion de caractère c'est tout ce qui pourrait relever d'une conception essentialiste de l’individu. Je m'explique ainsi pourquoi Sainte-Beuve n'a jamais abouti dans son entreprise de faire une typologie des personnages qu'il décrit dans ses Lundis. Ce qui s'est finalement imposé à lui, comme à Saint-Simon, comme à Proust et aux autres, c'est que l'individu humain, comme toute plante, est surtout intéressant par son inconsistance profonde et la variété des façons de se présenter au monde.
(3) Affirmation de la conscience de soi, expression en nous de la volonté, force de nature biologique indissociable de l'aperception de notre propre corps, mais aussi tremplin de l’âme qui, elle, s’affranchit du corps. Je reste dualiste tout en sentant qu’il faut que je revienne sur cette question de l’âme comme appel vers l’ailleurs alors que la conscience de soi est avant tout un conducteur rattaché à son quartier général.
(4) Indissociabilité de la conscience de soi des outils de langage, conscience et langage ne pré-existant pas l'un à l'autre. La notion de langage englobe ici tous les systèmes complexes de signes, de mots, de symboles et d'images, compatibles avec notre organisation biologique. Je considère le langage est la base fondamentale de la conscience.
Il me semble aujourd'hui que cette façon de voir les choses revêt une certaine cohérence. Le scepticisme, qui se profilait comme conséquence de la ruine définitive des conceptions métaphysiques, éthiques et ontologiques, et dont j'avais cru pouvoir faire mon miel jusqu'à une période récente, semble dorénavant laisser la place à un certain optimisme sur le rôle et la puissance des langages, lesquels nous lient au monde et le structurent à notre intention.