JANVIER 2016

JANVIER 2016

la conscience de soi : entrée en scène

Pendant ma convalescence les interrogations sur l'être ont fait relâche. Suis-je libéré de cette obsession de savoir qui je suis et même si je suis ? N’est-ce désormais qu’un jeu de l'esprit ? Si oui, la question du salut, qui suppose un soi rassemblé, se pose-t-elle toujours de manière aussi aiguë ? Le salut ne relève peut-être que de ma conscience, de ma présence au monde, et ne demande pas que je forme une totalité unie et durable.
Conscience de soi et âme: sont-elles une seule et même chose ? Qui le sait ? A t-on le droit d’émettre une opinion profane et non autorisée à ce sujet ? Sait-on comment fonctionne la conscience, comment on en dispose et on en fait un objet d'expérience ? La conscience de soi est-elle une forme d'énergie irradiante dont nous sommes le foyer ? Ou, au contraire, un aimant qui rassemble nos débris pour éviter qu’ils se répandent dans le monde ?
Parmi ceux qui en ont parlé éloquemment (selon A. Cuvillier), il y a notammment Leibniz et Maine de Biran. Ils ont eu tous les deux l'intuition que la conscience est une fonction supérieure de l’esprit humain dotée d'un rôle spécifique. Pour Biran, à l'inverse de Leibniz, le sentiment intérieur (est-ce exactement la conscience ?) est même la source de la raison (mais de quelle raison parle-t-il ?); il est étroitement lié à la volonté. Je m’y perds car je ne suis pas certain qu’ils parlent de la même chose que moi.
Restreignons alors notre propos à un sous-ensemble : la conscience de soi. J'entends par conscience de soi, non pas seulement la conscience morale, mais l’effort permanent pour rassembler ce qui est voué à la dispersion et à l'oubli. Elle ne peut donc être dissociée ni de la mémoire ni de l'inconscient ni de l’instinct. Comme principe de synthèse et d'unité, elle n'est pas au même niveau qu'eux mais elle se nourrit d'eux. La phase finale de l'élaboration de la conscience de soi est la phase immergée, la phase exposée, la phase éclairée, la phase volontaire et active. Oui, la conscience de soi est volonté, action, direction. Voici qui est très stoïque !
C’était ma définition personnelle de la conscience de soi. Je ne prétends pas que cette définition soit acceptable par les spécialistes mais je vais essayer de travailler sur elle car elle s’impose à moi.
Elle émerge plus ou moins tardivement dans la vie. Peut-être est-elle absente chez certains, même à l'âge adulte. Émergence tardive en effet si j'en juge par mes souvenirs d'enfance et de jeunesse. Ma vie ne me semble intéressante que passée un certain cap. Avant ce cap, elle ne me semble aucunement dirigée par cette voix intérieure qui me rappelle constamment à moi-même. Et ce qui me frappe c'est que je me souviens parfaitement bien de ces grands sursauts de la conscience, moments dramatiques de rassemblement des forces où l'être se ressaisit pour se mettre en état de mieux affronter son destin. Lorsqu'on y songe cela ressemble bien à un processus de survie. A certaines époques de la vie, cette force instinctive nous permet de mieux nous adapter à l'existence ici-bas. A d'autres elle nous replace dans un contexte beaucoup plus vaste, hors des lieux et du temps, comme pour nous libérer des vicissitudes du présent. Mais il s'agit toujours de survivre, fût-ce hors du soi empirique. Qu'ai-je à lui demander maintenant que mon moi empirique n'a plus tant d'importance et que cette pointe de diamant qu'est le moi transcendantal réclame ses droits ? Voilà la question.
Il est un mode de connaissance qui repose uniquement sur la conscience de soi, envisagé comme volonté. Cette connaissance, difficilement partageable, est empirique et ne se dissocie pas de l'acte générateur qui lui a donné naissance. Elle est personnelle, particulière et adhère étroitement à l'être individuel. Elle est la marque de l'identité personnelle. Cette connaissance originale, fruit de la conscience de soi, relève d'un ordre à part qui n'a rien à voir avec le savoir universel et les vérités premières.
La conscience de soi m'apparaît véritablement indissociable de la volonté. Elle n'est peut-être pas autre chose que la forme déguisée, spécifiquement humaine, de cette volonté: une pure détermination physiologique en somme. Rien d'un recours ultime, rien de métaphysique ni d'éthique. Un pur instinct qu'il faut préserver, comme les autres instincts. Je souhaiterais ne pas aller au delà de cette vision simple qui ruine un peu plus mes prétentions à comprendre les choses de la vie avec la raison discursive.
Le terme
Je suis convaincu de la réalité d'un terme personnel de la pensée philosophique dans lequel il est permis, quand on l'a atteint, de se prélasser définitivement tout en entretenant l'instinct de vie. Une fois qu'on a identifié les chefs d'école qui représentent le mieux notre position philosophique, il faut les lire et les relire pour qu'ils deviennent nos porte-parole. La difficulté, j'en conviens, c'est de réaliser que le terme est arrivé. Il est des périodes de l'existence, quelquefois très précoces, où il semble que nous ayons trouvé une position éthique définitive. Mais ce n'est souvent qu'un avant-goût de ce qui s'imposera définitivement beaucoup plus tard. Il en est ainsi pour moi avec l'attitude sceptique dont j'ai fortement dramatisé le caractère et vécu intensément les noirceurs entre 30 et 40 ans. C'était alors une force destructrice, mais une force qui devait fatalement déboucher sur autre chose, sur d'autres expériences morales. Et puis je l'ai retrouvée sous des formes subtiles, presque exclusivement littéraires et esthétiques, délestées de toute radicalité et de toute idéologie (Gautier, Sainte-Beuve, France, Loti, Proust). Et au fond cette expression apaisée et toute littéraire du scepticisme universel, me semble bien l'ultime resserre spirituelle, pourvu que jamais l'instinct ni l'étonnement ne s'y épuisent. J'aimerais que se mesurent en moi dans un affrontement créatif, le détachement philosophique, forme apaisée du scepticisme (Montaigne), et l'ubris philosophique, respectueuse de la vie mais destructrice des valeurs consacrées de la morale et de la métaphysique (Nietzsche).