OCTOBRE 2015

OCTOBRE 2015

William James

Si l'on prend le pragmatisme de William James à la lettre, aucune forme de pensée ne serait une impasse philosophique ou métaphysique, même les points de vue les plus absolus, puisque toute pensée sincère est une avancée dans le temps, une action engageant son auteur dans un monde en devenir, puisque l’importance d’une idée est liée à l’expérience personnelle qui la véhicule.
Le rôle modérateur qu'il attribue au pragmatisme est frappé au coin du bon sens mais il se réduit finalement à une mise en garde contre les positions extrêmes, en particulier contre les monismes trop absolus (Spinoza, Hegel). Les positions pluralistes ont sa faveur parce qu'elles engagent la pensée d’une manière moins définitive. On pourrait dire que les positions du pragmatisme sont irréfutables car en élargissant le champ des possibles, on prend peu de risque dans les propositions qu’on formule. Il est finalement neutre par rapport au devenir et à l'action. En ceci le pragmatisme est une philosophie paradoxale parce que, tout en reconnaissant, dans un premier temps, que la pensée est expérience et engagement, il admet dans un deuxième temps, que toutes les positions intellectuelles ont leur propre fondement. On se retrouve donc ramené au point de départ. Une pensée raffinée et équilibrée, certainement, mais neutre et fade. James déclare qu’il ne faut pas tomber dans le relativisme et l’indifférentisme mais il n’est que cela.
Il considère que chaque individu est le siège d'un certain tempérament philosophique, se rattachant soit aux systèmes monistes, soit aux visions pluralistes. Étant pluraliste lui-même, il exerce son ironie sur ceux qui se ressentent comme les deux à la fois, en particulier ceux sont porteurs d'un message idéologique précis qui ne prend tout son sens que mis en rapport avec d’autres systèmes de pensée. Ma conviction est que le penseur non professionnel est garant du caractère organique et vivant de sa philosophie personnelle, mais qu’il passe souvent par une succession de positions philosophiques différentes. La notion de tempérament philosophique suggère une stabilité dans les convictions, ce à quoi je ne peux souscrire. Le point de vue de James est finalement essentialiste ; il pose l'être avant la réalité, le mot avant la chose. Un autre paradoxe chez lui.
Idem avec les notions, dominantes dans ses écrits, d'optimisme et de méliorisme qui supposent défini un concept supérieur préalable au développement de la pensée, et qu’il faudrait viser à atteindre. Où est ici la sanction de la réalité telle que voulue originellement par le pragmatisme ? En quoi l'optimisme prévaudrait-il sur le pessimisme sinon au nom d'une croyance de principe en l’avenir, une foi ?
En définitive, la philosophie de W. James n’est pas selon moi une philosophie aussi active qu’elle le revendique, une philosophie qui serait capable d’empiéter sur le réel et sur l’avenir, de laisser une marque durable sur celui qui la pratique (contrairement à celle de Bergson). C'est une philosophie du juste milieu, comme celle d'Alain, sans impact fort sur celui qui la lit, mais intéressante comme philosophie critique, comme instrument à comprendre le monde tel qu'il est. C'est finalement la philosophie qui pourrait me convenir si je ne demandais pas à la philo de donner plus de sens à l’existence et à l’au-delà de l’existence.
Je réalise qu’il aurait suffi de dire que James dévitalise bel et bien la métaphysique ; il la réduit à un jeu de propositions concurrentes dont aucune n’est jugée plus fondée que les autres.
in fine
J’ai fait quelques essais déjà. Je croyais que ma vie pouvait être déroulée méthodiquement, étapes après étapes, dans une continuité idéale, mais c’est un peloton embrouillé et plein de nœuds. Qui plus est, le tempo spontané de la mémoire est irrégulier, imprévisible, heurté, tout de réminiscences involontaires et d’associations inopinées. Pour que ma mémoire travaille au rythme maîtrisé de l’écriture, il faudrait veiller à ne pas laisser la horde des souvenirs monter en désordre à l’assaut de la conscience. Je pense à une autre méthode : ressusciter de manière volontaire la suite des mois passés, en les considérant comme distincts du moi présent et même sans lien entre eux ; agréger les souvenirs dans des complexes séparés, porteurs d’une signification autonome. J’ai l’impression qu’ainsi je pourrais acquérir sur mon existence passée une objectivité nouvelle, capable de libérer la curiosité et d’éveiller le désir d’écriture ; une certaine indépendance par rapport à celui que je fus, propre, en particulier, à écarter les blessures et les regrets qui paralysent celui qui écrit sous la seule inspiration des souvenirs spontanés.
Pourquoi écrire ma vie à 64 ans ?
L'explication qui me vient spontanément en tête, c'est que ma vie est mon bien propre. Certes, je cherche des explications sur l’existence en général dans les livres, mais toutes les exégèses et tous les commentaires que je fais à partir de mes lectures me ramènent immanquablement à moi car mon projet de lecteur n'est pas professionnel ni universitaire mais intéressé à moi. Non par narcissisme, j’en suis certain, mais au nom de mon salut. Le mot salut revient souvent dans cette rubrique, sans que je l'associe à rien de religieux. Il s'agit en effet de me rassembler pour franchir l’ultime obstacle, faire le dernier saut (saltatus), celui qui compte vraiment. Quelquefois il me semble que je ressemble en ceci à mon prochain, que je fais ce que chacun fait en son for intérieur. Quelquefois je sens combien ce souci peut parasiter l’existence par l’exigence intérieure qu’il suppose. En tout cas, il me paraît évident qu'on ne peut pas confier son salut à une force extérieure, prêtre ou écrivain. Je l'imagine comme une entreprise de saisie globale de la vie destinée à en faire rétrospectivement un tout unique, doté de signification et de sens. En somme, la création d’un soi qui n’aurait jamais été si on ne lui accordait cette attention finale. Cette façon d'envisager ma biographie comme un devoir désiré autant qu'indispensable n'a rien à voir avec l'art ! Chaque mot déposé dans la mémoire de l'ordinateur doit concourir à modeler cette unité de l'être achevé, unité sans laquelle le saut ne peut s'accomplir. C’est un enjeu dramatique et existentiel, pas le défi d’un écrivain amateur.
Cette entreprise est d’une extrême fragilité. Comment concilier son caractère d’enjeu dramatique avec l'objectivité supposée de la mémoire ? Ma conviction actuelle que l’essence est ce qui advient et, plus encore, ce que l’existant crée in fine, tiendra-t-elle le choc ?