JUILLET 2015

JUILLET 2015

reconquérir les possibles

Quête de sens périlleuse et solitaire, périlleuse car solitaire. Et indispensable. T. me respecte infiniment dans cette démarche mais je n'imagine pas l'entraîner sur ce terrain; j'essaie seulement de lui faire comprendre mes questionnements actuels.
Le blog est un peu en panne avant une probable réorientation. Il doit refléter toutes les inflexions du parcours, y compris les phases en pointillés où rien ne semble se passer. J’imagine un lecteur fictif qui se demande ce qui se trame et je cède à l'illusion que mon âme n'est pas irrémédiablement seule. Il s'agit bien d'une illusion pourtant : il n'y a pas d'interlocuteur possible pour mes interrogations. Je ferais donc mieux de retourner à mon cahier intime et d’abandonner ce blog avec ses lecteurs imaginaires. Ou alors c'est le blog qui devra devenir décidément plus intime, toujours sous couvert d'anonymat. Une étape de plus dans l'itinerrance de l'esprit.
Mon indétermination foncière pourrait être interprétée comme l'affirmation d'une détermination venue d'ailleurs : celle de préserver la vacuité de l’esprit contre toutes les tentatives de remplissage. Si la forme de ma pensée est narcissique, le fond demeure qui vient d'ailleurs. Ce serait un aveu d’échec que de censurer la pensée sous prétexte de narcissisme et de ne pas viser à reconquérir le champ des possibles, de remonter à la source de pensées qui peuvent paraître complaisantes dans leur expression.
Une idée qui s'impose en effet à moi actuellement est que notre vie depuis l'embryon jusqu'à la mort, consiste à sacrifier méthodiquement tous nos possibles. Idée associée: nous nous plions notre vie durant à l’injonction sociale nous prescrivant d’abandonner l'une après l'autre toutes nos potentialités d'être pour être, de plus en plus et de mieux en mieux, quelqu’un. De nous différentier, d’oublier notre indétermination foncière. Je prétends qu’il est possible toutefois que l'esprit soit capable de stopper ce programme inexorable; capable, dans les vieux jours, de reconquérir les possibles, de se désidentifier ou, mieux, de se dédifférentier. Il va de soi que cette reconquête nécessite de vaincre nos déterminations les plus coriaces. En bref, je suis désireux de concevoir la vie comme pure potentialité et j'essaie, en vieillissant, d'être fidèle aux origines, non aux miennes bien entendu.
Mes proches sont dubitatifs lorsque je leur explique que j’ai toujours résisté en esprit au monde matériel, notamment au monde brutal et réducteur du travail, en dressant entre lui et moi une barrière étanche, notamment à l'aide des livres. Ils sont dubitatifs car je fais partie à leurs yeux de ceux qui ont réussi professionnellement et qui ont tout fait pour y parvenir. Et pourtant je n’ai fait que résister à l’intérieur tout en assurant ma survie à l’extérieur, comme la plupart d’entre nous. Et maintenant que l’injonction sociale ne s’exerce plus, j’ai l’impression que l’esprit reprend ses droits dans la toute puissance de sa virtualité. Progrès construit sur les échecs et les frustrations de l'existence.

disparaître du tableau

Écrire c'est afficher certaines déterminations passagères, c'est inscrire un témoignage dans l'ordre du temps. C'est essayer de nier son néant, de revenir à l’antérieur de l'antériorité, où quelque chose était encore. La sagesse serait bien sûr de ne pas écrire ou, plutôt, de privilégier une écriture d’affranchissement radical par laquelle on se fondrait dans la réalité, où on abdiquerait toute prétention à s'y faire une place à part. Comme dans ces littératures contemplatives où l'être de l'écrivain paraît absent, et dans lesquelles ce qu'on perçoit c'est son mouvement d'effacement. Ainsi pour Julien Gracq qui finit, dans la deuxième partie de son œuvre, par ne plus y être pour rien ni pour personne malgré sa manière toute personnelle. Ambiguïté du soi chez le sage parfait qui finit par disparaître complètement du tableau.

dépositaire

Ce penseur de génie auquel je pense, il semble tout tirer de soi, il semble la substance même de ses pensées. Pourtant, n'est-il pas simplement un véhicule de l'être parmi d'autres, l'un de ses millions de messagers par delà le temps et l'espace ? Cette part d'être dont il peut arriver qu'il soit le dépositaire, n'est-il pas nécessaire qu'il l'exprime à sa manière, aussi partielle et débile soit-elle ? Est-il possible que moi, le plus pauvre des penseurs, sans originalité ni talent d'expression, je fasse autrement que ce génie des idées ? Non, j'ai exactement le même statut que lui vis à vis de l'absolu. Exactement le même.

cloué à ma pensée

Un jour peut-être, l'abstraction fera-t-elle place, dans un mouvement naturel, à l'observation ou à sa transposition par le souvenir et l'imagination. Pour l'instant je suis comme cloué à la pure pensée, aussi pauvre soit-elle. J'aimerais tant que penser soit une simple étape, un passage nécessaire pour me débarrasser des ultimes justifications, pour effacer les traces collantes du soi ! Je voudrais avoir la certitude que je suis capable de dépasser ce stade qui n'est pour moi qu'un palier vers l'affranchissement. Je sais que la pensée est inépuisable, que plusieurs vies seraient indispensables pour faire le tour des conceptions philosophiques. Je sens que la libération définitive ne passe pas par le perfectionnement d'une pensée abstraite poussée jusque dans ses derniers retranchements (jusqu'à l'idée de Dieu par exemple !), mais bien dans une sympathie chaque jour plus grande avec le monde extérieur dans sa réalité perceptible, visible ou invisible. Cela suppose des outils de transcription bien plus délicats à manier, selon moi, que les idées pures. C'est à cause de cette difficulté d'expression, de cette inaptitude à opérer l'enrichissement du fond par la forme et de la forme par le fond, que je ressasse des formules dévitalisées, comme celles qui tournent autour de la notion d'être. Le dynamisme intérieur qui me pousse à écrire devrait avoir un meilleur gréement pour avancer, c'est-à-dire des moyens d'expression appropriés. Ce ne sont plus désormais les seules idées qui feront avancer le frêle esquif, mais un ensemble complexe formé, d'une part, par les sens, l'imagination et la mémoire et, d'autre part, par leur interprétation descriptive ou narrative. Il ne s'agit nullement pour moi, encore une fois, d'avoir une quelconque ambition d'artiste ou de créateur, mais simplement d'accomplir un devoir intérieur irrésistible.

je résume

Grâce à ce que j'ai pu grappiller d'idées philosophiques ces deux dernières années, j'ai réalisé peu à peu qu'il ne servait à rien de s'appesantir sur les frustrations et les échecs, sur l'incomplétude propre à la vie. J'ai compris le côté essentiellement contingent de l'existence individuelle et je me suis débarrassé du souci de la réalisation de soi qui m'a motivé pendant la majeure partie de mon existence. J'ai acquis la conviction que l'individu ne porte qu'une part limitée de détermination pure, donc de soi, qu'il est surtout une source de possibilités dont la plupart ne seront jamais réalisées. J'ai démystifié l'idée d'être, tant rebattu par la philosophie: je ne peux la rattacher qu'à un absolu dont je veux porter témoignage à ma manière. Ceci pour être à même de me confondre à cet absolu le moment venu. Il reste donc quand même quelque chose de cette cascade affolante de désillusions et de renoncements! Ouf !