MAI 2015

MAI 2015

philosophe et poète

C'est dans la quête de l'absolu que le philosophe rencontre le poète. C'est dans cette quête que l'homme-esprit prend possession de sa totalité. C'est aussi ma folle ambition-illusion de vivant.

le sujet humain

L'être sujet du devenir ? Illusion.
L'agissant agit-il ? Est-il le sujet de son action, un être permanent qui causerait un certain devenir ?
Renoncer au déterminisme, je n’en suis pas très loin, impliquerait que je suis irresponsable en tant que sujet mais aussi, beaucoup plus intéressant, que le temps est réversible.
Le sujet n’est que ce qui considère l'objet. L’objet n'est que que ce qui est considéré par le sujet. L'un suppose l'autre. Ils sont indissociables. Conclusion ?

tout est là

Le récit intérieur est constamment interrompu, comme si notre principale difficulté était de ne pouvoir nous en tenir à nous-même. Or je sais que désormais, à mon âge et dans ma condition particulière, la matière de l'écrit est toute en moi. Qu'il ne me resterait plus qu'à libérer les mots, à les articuler en phrases. La lecture pourrait n'être, comme la musique, comme la contemplation des paysages et des images, qu'une ambiance, une suggestion, un prétexte, un moteur. Le progrès consisterait donc pour moi à mieux reprendre pied dans mon propre récit intérieur, à ne pas être sans cesse tenté de l’abandonner.

retourner aux sources

Deux quêtes tardives et complémentaires, à mener de front, pour transformer la vie, si c'est encore possible. Celle des idées abstraites essentielles par la méthode philosophique. Celle des choses sensibles par l'observation de la nature et par la transposition poétique des sensations et des souvenirs. Dans les deux cas, il faut se garder des approches visant à l'accumulation de connaissances, de théories ou d'exemples, comme de celles aboutissant à une vision chaque jour plus complexe du monde, autrement dit celles des professeurs et des savants. Car ce caractère de complexité sans limite assignée, propre et inhérent à toutes les sciences, est peu compatible avec l'approche de libération spirituelle qui est la mienne, et qui se veut au contraire allègement, quête de la quintessence. C'est donc en épurant les sources intellectuelles, en revenant aux origines, et en dialoguant sans intermédiaire avec les pionniers, ceux qui sont étonnés par leur propre regard sur le monde et qui inventent les mots pour le dire. C'est-à-dire avec les grecs et les latins jusqu'à l'émergence du christianisme (pour la culture occidentale tout au moins). Chez eux, philosophie, science et poésie ont souvent cohabité dans une forme d'indistinction, ce qui suffit à les signaler aux esprits soucieux d'harmonie et de cohérence.
Mais il est peut-être possible d'accéder à cette simplicité via les formes élaborées et sophistiquées de la philosophie et de la science moderne. Notamment quand cette science prétend être elle-même une archéologie du savoir c'est-à-dire une déconstruction. Mais suis-je prêt à faire ce détour ? N'est-ce pas trop indirect, trop complexe et trop long pour moi ?

conviction et promesse

Une forme de simplicité radicale, antithèse de l'érudition, de l'accumulation, de l'érudition, de la possession, de la réplétion. Connaissance métaphysique qui est intimement liée à l'amour et à la perception de l'au-delà. Un rejet de toute forme de violence envers soi donc envers les autres. Sorte de terme définitif réalisable de l'attitude humaine dans ce monde-ci, qui ouvre les portes à une promesse d'infini dans l'autre monde, infini qui n'est pas perçu avec anxiété et crainte car il ne nous appartient pas en propre.

vers un journal de la mémoire

- Comment se peut-il que plus de 60 ans de vie ne soit pas une bonne raison pour témoigner ? Comment se fait-il que mon premier réflexe soit celui d'une fuite hors de ma propre vie ? N'y a t-il pas là, pour ceux du moins qui, comme moi, aiment écrire et y prennent du plaisir, un champ immense d'expérimentation à partir de ressources inépuisables. Cette trahison n'est-elle pas l’équivalent pour le passé de celle qui consiste à fuir le moi au présent en multipliant les diversions ? Cette fuite systématique hors de sa propre existence il faudrait s'interroger sur ses raisons (se protéger ? mais de quoi ?) et examiner ce qui m’empêche d'être un observateur détaché, un spectateur de tous les avatars que j’ai successivement revêtus au cours du temps.
Quand je me retourne sur ma vie j’ai l’impression de ne pas remplir mon devoir de vivant. Je ne la trouve en rien supérieure à une autre vie; elle n'a vraiment rien de remarquable. Je ne crois même pas qu'une vie soit unique dans le sens qu'un chemin de vie définirait une identité. Ce devoir de vivant dont je parle ne s'envisage donc ni comme une célébration ni comme une révision du passé. Ni, faut-il y insister, comme une quête du moi, idée qui m’est de plus en plus étrangère puisque je récuse toute permanence du moi.
Non, mon sentiment dominant, celui qui sous-tend le devoir envers soi-même dont je parle, c'est que l'on n'a pas le droit de se contenter de consommer sa vie, de se contenter de la laisser filer entre nos doigts pendant sa phase la plus active et de continuer sur la même lancée une fois que le rythme s'en ralentit et que point l'horizon. Ce matériel prodigieux accumulé au cours d'une vie humaine ne peut pas être une pure dissipation d'énergie. Il m'arrive souvent de penser qu'il nous est demandé de la parcourir à rebours avec un point de vue détaché.
- Devoir ? Comme tu y vas ! La Vie c’est ce qui est devant, c’est le résultat d’un élan. Et repasser sa vie par la mémoire c'est inutilement en souligner les échecs et les incohérences en oubliant que seul le résultat importe. Et le résultat du passé on en parle au présent, uniquement au présent. Nous véhiculons au présent, sans que la mémoire ait besoin d'y prendre aucune part, tout ce que nous avons été dans le passé.
- Oui, tu as raison pour ce qui concerne la mémoire systématique des choses passées, le catalogue de la vie. Mais, puisque tu te concentres sur le présent (et tu as raison de le faire), il faut bien reconnaître qu’il est une mémoire qui s’immisce dans le présent le plus immédiat. Elle vient spontanément, quelquefois intempestivement à nous, attendant une certaine délivrance. Elle nous demande de faire quelque chose. Elle ne nous demande pas de passer la vie en revue, étapes après étapes, mais de la reconnaître en certains de ses éléments ; elle cherche plutôt la réconciliation et la quiétude ; elle suggère de faire taire les antagonismes. Il s'agirait donc de ne garder de ce passé si grouillant et si informe que ce qui pourrait faire sens pour l’avenir. Pour ce faire il est vain de lui faire rendre gorge à cette mémoire, de forcer sa marche en la sommant de parler. Il faut au contraire l’accueillir tendrement au creux du présent et avoir la délicatesse la laisser s’exprimer à son gré.
L’écriture de la mémoire, de la réminiscence, de la remémoration, est donc fondée, là encore, sur une forme de spontanéité au jour le jour. Certainement pas sur une construction délibérée. Le journal de la mémoire peut venir se confondre avec le journal de la vie intérieure que j’écris ici, ou du moins être une section de ce journal, avec ses spécificités. Je devrais être plus accueillant aux suggestions de la mémoire (par la méditation peut-être), plus réceptif à la signification des signes que le passé envoie au présent et ne les transposer dans l’écrit que si je suis certain de les avoir compris. Il ne s’agirait donc pas tant de décrire des images que de comprendre pourquoi ces images font l’objet d’un rappel.

l’âme dissociée

L'âme (l'esprit) est peut-être le seul noumen dont nous ayons une connaissance certaine. Tout le reste est phénomène. A ce titre, elle serait une poussière en nous de l'être absolu. Les facultés de l'âme (aimer, comprendre, se souvenir, vouloir, désirer) paraissent des attributs autonomes mais elles ne font qu'un, cet un que j'identifie, en l’absence d’autre recours humain, à moi. Leur autonomie n’est qu’apparente, mon âme les dissociant malgré moi, en dépit de leur union essentielle. L'âme humaine serait ainsi la réduction infime d'un principe absolu, qui rend compte de la Création elle-même: celui de la dissociation de l'unité, de l’unité dans la dissociation.

vérité et réel

Le terme de vérité en impose par lui-même : on a tendance à lui affecter d'emblée une valeur d’absolu, ou au moins de terme parfait qu'il convient d'atteindre. C'est le cadre habituel de notre pensée. En réalité, non seulement la vérité est relative, mais en plus elle n'est pas, comme principe transcendant, une condition pour l'action ou pour la modification du réel. Des sociétés, des cultures durables, sont basées sur des constructions imaginaires, sur des infractions radicales au concept de vérité : les religions en particulier. Tout se passe comme si la seule condition préalable à toute réalisation collective humaine (cohésion, progrès, pérennité, action sur la matière) était de disposer d’un système social cohérent, relevant d’un consensus entre ses membres, mais indépendant de toute conception de la vérité comme principe absolu. On pourrait même aller jusqu'à inverser les conditions de la vérité, donc sa définition, et dire que seul est vrai un système qui, pris en charge par la communauté humaine, a les propriétés de modifier le réel et de lui permettre de se perpétuer.

pensée pure et pensée critique

La pensée pure s'épuise d'elle-même parce qu'elle est basée sur une postulat très naïf, celui de la Vérité. Ceux qui s'acharnent malgré tout, comme les philosophes professionnels, doivent être bien malheureux. Il font de la pensée une routine qui doit vaille que vaille avancer, se traduire en propositions, plaidoyers, remises en question, systèmes, ... bref en articles et en livres. A combien de trahisons successives ne doivent-ils pas consentir ? Pour échapper à cet écueil, ils ont inventé la pensée critique, on pourrait dire la pensée impure, celle qui déconstruit les idées, qui critique le vocabulaire, qui historicise et archéologise le savoir, bref qui est basée sur la conviction de la relativité des conceptions humaines et qui se satisfait de traquer les erreurs de l'esprit dans le temps et l'espace. Il est amusant de constater que la pensée la plus critique appartient aux logiciens, lesquels érigent la logique en condition sacrée de la Vérité. La boucle est bouclée.

l’étude comme condition de la créativité

Dissocier la recherche des résonances personnelles, d’une part, de l’étude méthodique, d’autre part. Cette dissociation est importante lorsqu’on entreprend d’assimiler et de transformer les résultats de toute enquête digne de ce nom. D'abord accumulation et rangement des matériaux, puis, dans un deuxième temps seulement, détournement à ses fins personnelles. J'ai tendance à négliger la première étape. Le travail de déblaiement et de digestion critique devrait être plus approfondi. Cette phase d'étude sensu stricto, malgré son caractère quelquefois fastidieuxmet l'intelligence en éveil ; c'est un exercice salutaire en soi. Sans elle, la seconde phase, celle de l’élaboration d'une philosophie personnelle, risque d'être fort appauvrie. Cette dernière se construit sur le mode de la révélation, au sens de convictions émergeant inopinément dans la conscience, et s'affirmant chaque jour un peu plus jusqu'à entrer dans l’économie vitale. La création personnelle n’a de fondement que si elle précédée d’une étude sérieuse. En écrivant cela, j’ai bien conscience de me contredire puisque j’ai plaidé en d’autres endroits de cette rubrique pour une écriture directe, sans appui sur les livres. Disons pour ma défense que je parle ici de la seule philosophie et des jeux de la pensée, de ses détournements et autres rebondissements.

mémoire sans moi

Quelle perte d'énergie que de rechercher les vestiges du moi dans des souvenirs détachés et exsangues! Essayer au contraire d’aller à la rencontre de la sensation pure, trace permanente d'où le moi a fini par s’échapper ! La sensation magnétisée par la mémoire, amplifiée autant que raffinée, s'offre à moi dans l'absence de l'être, le sien, le mien. Je m'en suis avisé aujourd'hui en écoutant La Mer de Debussy. Je me suis imaginé, - mais le mot est de trop, - dans une maison au sommet d'une falaise, les fenêtres ouvertes sur l'océan, et j'assistais tout au long de la journée au spectacle changeant qu'évoque la musique. Il est impossible de transcrire le déferlement de remémorations que cela a provoqué en moi. Je n'y étais plus en personne mais la mer, elle, y était ! Je n'aurais évidemment pu inventer ce plaisir imaginaire sans l'avoir déjà vécu. Mais si j'avais essayé de m'y chercher, le souvenir en aurait été profondément altéré et une nostalgie, vague et corrodante, aurait entravé le surgissement des images. Je tiens ici la possibilité d'une consolation créatrice par le souvenir, une forme de quintessence d'où la vie matérielle s'est retirée et qui n'invite pas à y retourner.

supra-conscience

Des états de conscience supérieurs, j'aimerais retenir, d’une part, ceux qui relève du pur esprit, que je crois pouvoir contrôler par la méditation yogique, et, d’autre part, ceux qui induisent un effacement du moi tel que le monde extérieur s'en trouve transposé poétiquement. Les états contrôlés, de type yoga, sont des états que je qualifierais de philosophiques: ils permettent de mieux accéder à l'unité primordiale, et de l'appréhender autrement que sous la forme dialectique qu'utilise la philosophie occidentale. Quant aux états purement poétiques, il faudrait pouvoir les vivre passivement, sans technique particulière ni drogue. On ne peut ici intervenir que sur les circonstances secondaires, tout en favorisant les états contemplatifs qui réduisent les résistances intérieures. Je n'en demande pas plus à cette supra-conscience que la plupart d'entre nous négligent, quand ils ne s’en moquent pas. Elle ne me semble aucunement pathologique ni même excentrique, contrairement à certains états d’oraison mystique que je ne peux m'empêcher, à mon tour et peut-être à tort, de trouver ridicules.
La notion d'une supra-conscience individuelle dans laquelle le moi s'effacerait est troublante. C'est une absurdité pour la raison qui considère que les états de conscience supérieurs traduisent simplement une forme d'exacerbation du moi. C'est peu probable à mon avis, et cette question a probablement reçu des explications psychologiques. L'état de supra-conscience traduit-il une capacité de l'esprit à alléger la part de l'être immédiat (le seul que je concède à l'homme), et, ce faisant, à nous libérer de certaines entraves à la vie active ? Je suis sûr que Bergson en a parlé quelque part !

une zone cachée

Il est un domaine marginal de l'esprit, une zone cachée, un recès instable, qui précède notre marche vers l’ailleurs. Une lave qui avancerait inexorablement en évitant les accidents du terrain.