MARS 2015

MARS 2015

se préparer au saut

C’est un privilège de penser à son salut, de s’imaginer capable de faire le saut. Passé un certain âge, le monde intérieur est généralement si encombré, si contraint, qu’on n'imagine pas pouvoir en réchapper. J’ai gardé ce privilège, cette liberté, car il n’existe pas d’image de moi à laquelle je sois asservi. Je peux facilement me fausser compagnie. Cette préoccupation du salut, qui est l’ultime remise en question, est-elle courante chez les agnostiques comme moi ?

la philo au programme

Je n'en finis pas de renoncer à étudier la philosophie (livres, conférences du Collège de France, les cours en ligne de l'ENS). Le soir, aux moments de lassitude, j’y renonce puis le matin suivant, aux heures de grand éveil, j’y reviens. Amour-désamour. Ces velléités, loin d’être des échecs de l’autodidacte, traduisent une exigence intérieure que l’étude méthodique ne peut pas pleinement satisfaire. Car je sens bien que seule une réflexion indépendante, délivrée des livres, fondée sur l'expérience personnelle, puis déposée dans ce journal d'idées, pourrait me faire véritablement avancer au plan spirituel. L'étude programmée est une source continuelle de digressions et de fausses pistes : elle ne respecte pas le mouvement spontané de l'esprit en marche. J’ai pourtant la prétention de garder la main sur mon évolution spirituelle et de ne retenir de mes lectures que ce qui peut servir mon projet intime. Mais combien de cheminements erratiques ne faut-il pas alors faire dans le monde imprimé ! Penser sans les livres, écrire sans m’autoriser d’eux, je ne m’en sens pas la légitimité. Je suis donc voué à l’étude et à ses déceptions, voué à me sentir toujours sur le bord du chemin, à grappiller au passage quelques baies pour me sustenter.
Je garde la lecture et l'édition électronique des Lundis envers et contre tout, comme un exercice de santé bienfaisant ! De même que l'écoute des conférences d'Antoine Compagnon du Collège de France, sans souci de méthode ni de mémorisation : juste pour le plaisir d'écouter et d’entrer dans le propos, en position allongée et aux heures de semi-éveil. Mais toutes mes entreprises méthodiques d'acquisition d'un savoir extérieur me semblent aujourd’hui stériles et vouées à l'échec. Si je voulais rester positif, je dirais que ce constat me fait avancer car il est le fruit d'une expérience personnelle.

le soi comme organe de solidarité

Rapportée à l'individu, la notion d'être est fragile mais l’être n’est pas le soi. Quand on voit la variété invraisemblable des utilisations du mot être en philosophie, on comprend que c'est un lieu idéal de de confusion et de malentendu. Le soi (encore faut-il ignorer les nuances subtiles de l'en-soi et du pour-soi !) est une notion sur laquelle il semble plus facile de s'entendre: ce serait le sujet humain capable de se retourner de temps à autre sur lui-même, de se penser. Et bien ce soi m’apparaît simplement comme la manifestation d'une appartenance, et non pas d'une clôture. Il me semblerait inconcevable de renoncer au soi et de ne pas de se servir du soi comme d’une antenne tendue vers l'être conçu à la fois comme altérité et comme absolu. Une des questions essentielles est alors de chercher les indices de la reconnaissance par le soi de l'être absolu auquel le soi à tendance à s'identifier pour la simple raison qu'il en a la notion innée.
J'ai fait des progrès car il n'y a pas si longtemps je faisais de l'anéantissement du moi (le moi n'étant que le soi propre !) l'objectif suprême. Désormais, je reconnais qu’il est difficile à des constitutions ordinaires comme la mienne de s’affranchir du moi, même débarrassé de la prétention de l’être. Mais pourquoi vouloir se faire tant de mal ? le moi est très utile comme instrument de solidarité avec le monde. Il n’est pas juste le centre d’une monade qui se mirerait complaisamment dans le miroir du monde. Mon désir antérieur d'ensevelissement était outré, circonstanciel, artificiel, au plus haut point immodeste: il traduisait une sorte de lassitude de la vie; ma perception actuelle s'impose à moi plus naturellement : j’accepte le caractère labile et relatif du moi, antithèse vivante de l'absolu et de la suffisance, mais j’affirme dans le même temps sa nature essentielle d'éclaireur.

la bonne voie

Derrière les inconséquences, le temps perdu, les innombrables impasses et fausses pistes, il y a de temps à autre des éclairs de certitude absolue, la conviction puissante que je suis sur la bonne voie, que je m'approche naturellement, sans passer en force, d'une forme de terre promise que je pourrais aussi décrire comme assise définitive.

à usage unique

La lecture, quand elle n'est pas pure distraction, étude, ou simple recherche d'information, et qu'elle prétend être recherche de signification, est en fait un alibi destiné à suspendre ce processus de création personnelle qu'est la pensée dans son cours. La pensée est une source individuelle intermittente mais seule la pensée spontanée est authentique. Elle ne sert qu'à soi, les autres ne s'y retrouvant, par définition, que quand le lieu est commun. La pensée jaillissante est formulable sans doute mais elle reste incommunicable. Elle n'a d'importance que pour soi, mais cette importance n’en reste pas moins vitale. Elle n’est même que cela. Rien n'empêche, malgré son caractère solitaire, de la fixer dans l'écriture, pour l’affiner, pour lui donner plus d’énergie encore. Il faudrait pouvoir aussi s'inventer une poésie du même type: une parole-flux-de-vie à l'usage unique de soi. N'est-ce pas la folie enfin ?

tradition littéraire

Finalement le summum de la maîtrise littéraire, ne serait-ce pas une forme de simplicité par laquelle tout devient lumineux et gracieux, laissant le moins possible l'impression de pensée laborieuse, poussée dans ses derniers retranchements ou plutôt ramenée péniblement du royaume des ombres ? La littérature contemporaine n'a-t-elle pas montré les limites de la littérature en raffinant et en compliquant à un tel point ses formes et son propos que les mots ne trouvent plus un refuge sûr en nous, et qu'ils renoncent à nous unir les uns aux autres ? Je ne demande pas à la littérature d'être plus qu'elle ne peut être. Je me contente de la tradition, du pacte implicite avec le lecteur.

l’idée qui s’impose

Qu'on soit spiritualiste ou matérialiste, rationaliste ou empiriste, il y a toujours une idée majeure qui s'impose en nous, presque malgré nous, qui occupe durablement le devant de la scène, et contribue à édifier notre propre système de croyance. Pour moi, c'est, depuis longtemps déjà, la constatation de l'émergence monstrueuse de l'homme dans la création. Je ne peux échapper à ce qui me paraît une évidence. Toute ma philosophie personnelle en dépend et mes lectures tendent à nourrir et à légitimer cette pensée dominante. Je note que la théologie et la philosophie chrétienne sont pénétrées de cette idée mais qu'elles en restreignent généralement l'application à l'individu, envisagé comme perpétuation du péché originel. Que n’aurait pas dit un Pascal de nos jours en voyant ce que l'homme a fini par faire de l'humanité et de la terre ?

raison-transcendance

Il me semble que le génie véritablement fondateur procède par sauts, révélations, conversions, etc... et non pas par raisonnement. Par exemple l'expression Je pense donc je suis peut être vu soit comme une simple définition (qu’est-ce que le penseur : c’est un être), soit un axiome suggéré par une intuition géniale, indémontrable par nature et cependant fondatrice de systèmes (rassurez-vous : si on pense, c’est bien qu’on est. La voix me l’a dit, vous pouvez me croire sur parole). L'intérêt de certains philosophes mineurs comme Bergson ou James (que j’aime beaucoup car ils sont à ma portée), tient plus à certaines de leurs intuitions fondatrices qu'à leurs sophismes empiristes et anti-intellectualistes. Car la plus grande manifestation de l'intelligence humaine, et peut-être sa spécificité dans la lignée animale, c’est cette faculté de transcendance qui lui permet de concevoir l'unité. Accéder aux idées par la voie abstraite, intellectualiste, sans souci de confrontation à l'expérience, ne me semble pas infondée. L’esprit peut même aller au-delà de l’intuition dans la recherche des vérités métaphysiques. La logique pure, composante intrinsèque de l'intelligence humaine, conduite jusqu’à ses extrémités, ses impasses et ses apories, n’est-elle pas aussi une voie d'accès à Dieu, aussi sure que l’intuition et beaucoup plus que la foi ? La voie supra-rationaliste est hors de portée pour moi : je me contenterais de mes propres intuitions et j’essaierai d’imaginer des court-circuits pour arriver à mes fins.

rester intranquille

Dans les religions d'extrême-orient (bouddhisme, taoïsme), l'accent est mis quasi-obsessionnellement sur la libération individuelle, la conquête d'un apaisement spirituel, la recherche d'un confort centré sur le moi. Je ressens au contraire que le sort de l'individu moyen, dans cette quête légitime, ne peut être qu'inquiétude et incomplétude, sans solution possible au niveau individuel. Je me demande même si la seule voie authentique pour l'individu n’est pas l’intranquillité, une voie qui appelle activement la transcendance, une transcendance continuée, ne reposant sur aucune assise stable et cherchant toujours plus haut et plus loin son air.