JANVIER 2015

JANVIER 2015

vers la vie élémentaire

Que signifie le savoir pour quelqu’un de mon âge (63 ans) ? Au minimum, l'acquisition d’un savoir est une occupation saine, ce qui est bien déjà. Mais je compléterai : faute de mieux. Car ce qui me frappe aujourd'hui, c'est que je ne suis pas capable d’en faire une force d'émancipation. Prenons successivement les deux disciplines sur lesquelles j'ai concentré mes efforts ces deux dernières années: la philosophie et l'histoire.
Pour la philo, j'ai étudié sérieusement presque toute l'œuvre de Bergson, rédigé résumés et commentaires (voir le libellé : AUTEUR/BERGSON du Blog de Gilles-Christophe) afin de noter les traces que ces écrits laissaient en moi. J'ai par ailleurs lu, de manière moins approfondie, des ouvrages dont j’attendais qu’ils m’aident à remettre en cause mon intelligence du monde (Bachelard, Girard, Poulet). J’ai fait l’effort de bien comprendre les idées qui y sont développées, de me glisser dans la peau des auteurs, d’apprécier dans quelle mesure ils m'étaient sympathiques ou éloignés. Ils m'ont quelquefois servi de tremplin pour exprimer des idées plus personnelles, car j’estimais que ma propre pensée ne pouvait s'appuyer que sur une pensée consacrée.
Quant à l'histoire, c'est à travers la lecture des portraits de Sainte-Beuve dans les Lundis que je l'ai étudiée. Je reconnais ici un pur plaisir de lecture que je n’ai pas ressenti avec les écrivains d’idée. Mais que de temps perdu à vouloir classer ces essais et à les éditer sous forme électronique ! Que dire encore de ce projet absurde de sélectionner les portraits des personnages du Grand Siècle ! J'ai voulu faire à ma manière un parcours d'érudit, sans en avoir la capacité ni les outils.
Ces activités d’étudiant attardé étaient peut-être nécessaires comme étapes à dépasser. Je souhaiterais procéder différemment en ce début d'année. J'ai envie d'adopter le rythme d'une vie élémentaire où détaché de la culture livresque et de toute forme d’érudition, je pourrai donner libre cours aux pensées vivantes et spontanées de ces derniers mois. Pensées inspirées par les modes alternatifs de la pulsation intérieure : être puis disparaître au monde. Les livres devraient n'y avoir qu'une place subsidiaire, le lieu vivant de la conscience étant l'écriture personnelle.

quasiment rien

Une écriture qui se cherche et qui s'impose contre une écriture qui l'empêche d'advenir. D'où une forme d'instabilité, inquiétante à première vue, mais saine au fond puisqu'elle trahit l’existence d’une voix profonde et authentique, d’une voix vraie, non d'emprunt, qui ne veut pas demeurer à l’état de vestige. Cette voix supplie qu’on lui donne sa chance: écoute-moi ! supplie-t-elle, saisis le fil qui t'est tendu et sois à la hauteur pour le peu qu'il te reste encore à vivre !
Je sais gré à cette voix d’essayer de s'imposer, d'abord comme bruissement incompréhensible, qui ne laisse aucun répit et qui me rend profondément insatisfait. J'ai pourtant l'impression, ou l’illusion, que cet écho qui vient des tréfonds de la conscience est la seule trace en moi de l'être. Que c'est la seule chose qui se distingue du bruit de fond continu de la vie. Elle me demande instamment de déchiffrer son message. En suis-je encore capable ? L'ai je jamais été ? Écoutons la. Je crois qu'elle dit ceci:
« Tu te cherches en vain parmi les inépuisables formes de la création, c'est en pure perte que tu essaies de t'identifier à ce que l'imagination des poètes te propose comme modèles et comme références, tu t'illusionnes en pensant pouvoir durablement te consacrer à un unique objet. As-tu jamais pu te persuader que tu n'étais pas ? Ou, plus exactement, que tu n'étais presque rien ? La plupart des gens qui se cherchent, comme toi, ou qui ont le loisir de se chercher, pensent qu'ils vont finir par se trouver. Illusion inévitable mais qu'il faut dépasser pour pouvoir avancer. La vérité c'est que Je existe certes, existe en abondance, se manifeste à qui mieux mieux, mais que Je n'est quasiment rien dans l'éternité et ne vaut pas la peine qu'on le recherche.
« Le problème, je le sais bien, c'est qu'on ne peut pas abolir l'inquiétude d'un coup de baguette magique, simplement sur la foi d'une révélation. L'inquiétude, l'intranquillité, est une trace de l'être, tombée en toi on-ne-sait-comment, on-ne-sait-d'où. Elle te donnera rarement du répit mais, si tu te débrouilles bien, tu lui feras chaque jour meilleur accueil et tu l'hébergeras en toi comme l'ultime accompagnatrice. En ceci tu rempliras tes devoirs d'hôte. Ainsi tu ne mourras pas seul.
« Je ne suis que son porte-parole et j'essaie de parler ton langage. Toi, tu ne pourras certes jamais forcer les portes de la vérité, mais il se peut que tu puisses dépasser ta condition infime pour mieux te confondre au monde. La condition première est d'arrêter de croire en ton unité et à une destinée personnelle. Tu n'es qu'un avatar pensant et ressentant, tu détiens une infirme parcelle de la joie et de la douleur universelles. Tu n'es donc pas tout-à-fait néant même si tu n'as aucune cohérence propre et, pour cette raison, tu es voué à progresser dans l'intelligence du monde auquel tu appartiens et duquel tu es solidaire.
« Ne renonce donc pas à comprendre mais ne cherche surtout pas à être qui-que-ce-soit, quoi-que-ce-soit, à trouver une quelconque justification face à l'éternité. N'essaie pas de recréer artificiellement une cosmogonie minable dont tu serais, à ton insu ou sous couvert de je-ne-sais qu'elle croyance, le centre. Débarrasse-toi franchement de cette lubie pour pouvoir aller de l'avant avec le peu que tu es. Abandonne sans regret ce dernier impédiment.
J'entends bien cette voix vestigiale. Je l'entends plus nettement depuis quelque temps déjà et je lui fais confiance. En tant que conscience porte-voix, je crois saisir ce qui en découle. J'y reviendrai ou je n'y reviendrai plus ...

toute la littérature en trois auteurs

Les derniers billets montrent une certaine impasse dans mon parcours de lecture et d’étude. Trop d’intellectualisme, trop de souci du soi. Trop de noir et trop de gris. Pas de distance, ni d’humour, pas assez de sentiment du beau et de la grâce. La contrainte de l’étude, un souci d’érudition que je disais pourtant vouloir fuir. De toute façon, c’est au dessus des mes forces et des capacités. Il faut être modeste avant tout. Jamais inutile de faire fausse route, au contraire. Simplement redresser la barre le moment venu pour ne pas s’enferrer dans les mauvaises habitudes.
Je cherchais depuis plusieurs semaines un moyen d’évasion. Les livres me tombaient des mains les uns après les autres, lorsque j’ai senti que l’aiguille du compteur s’arrêtait …. de nouveau … sur Anatole, Pierre et Théophile. Ils me sont entre tous restés familiers, ils font définitivement partie de moi : il serait donc temps de revenir à eux et, mieux, d’en rester à eux. Comme si, pour moi Gilles-Christophe, la littérature s’arrêtait à eux plus deux ou trois autres, comme s’ils avaient écrit, et bien écrit, tout ce qui a quelque importance pour moi. Ils contiennent pour moi toute la littérature ; le champ de la littérature ne s’étend pas au-delà du domaine qu’ils ont défini et rempli de leurs écrits. Elle peut s’arrêter là comme étant parvenue à un certain zénith : là règnent la pitié et la douce compréhension, la délicatesse des sentiments, la grâce du français, les formes idéales, les images et les mythes, l’éternelle et consolatrice mélancolie. On pourrait en rester là sans rien manquer de la condition humaine.
Je suis pourtant tenté, et le serai sans doute longtemps encore, d’aller au delà, de vivre en esprit dans l’angoisse et l’absurdité du monde moderne, dans l’infinie complexité des expressions de la vie et de la pensée, telle que les perçoivent les courants littéraires et intellectuels du XXème siècle, les métaphysiques de tous les siècles. Je suis capable à ma manière de m’y projeter, d’y faire un chemin virtuel et je reste de toute façon admiratif face à la richesse de la pensée. Mais je crois ce matin que je resterai définitivement sur le seuil des grandes interrogations, que peu à peu ma curiosité se tarira, que je n’y reviendrai plus.
Avec le trio formé par Anatole, Pierre, et Théophile, avec leurs propres références et leurs thèmes de prédilection (par exemple : Racine, la Fontaine, Shakespeare, Nerval, le voyage impossible, le monde mythique du Moyen-Âge...), mon univers à venir semble bien dessiné. Je voudrais n’en sortir jamais, comme j’espère demeurer toujours en mon jardin du Clos Saint-Gilles. J’userai d’eux et de leurs œuvres pour continuer à me façonner un esprit, une sensibilité et un langage. Un moi mimétique, un moi d’emprunt tout rempli de mes auteurs de prédilection, et d’eux seulement.

l’inévitable pensée sur l’être

Réflexions suggérées par la lecture de la préface de l’ouvrage Mystique d'Orient et mystique d'Occident de Rudolf Otto. La lecture est ici uniquement un prétexte, un tremplin pour la pensée. Je n’ai pas pour ambition de paraphraser ce que j’ai lu, encore moins d’être fidèle à la lettre. Je recherche depuis de longs mois des lectures qui favorisent le dynamisme intérieur. Les livres qui ne peuvent contribuer à entretenir cet élan, qui ne font que divertir, sont inutiles et non avenus. Or quelle est la nature de ce dynamisme intérieur ? Depuis le début de ce blog, c’est la recherche, libre et désintéressée, d’un dialogue sans fin ni solution, avec l’être. Je cherche à rendre ce dialogue permanent, à en faire la couleur dominante, et comme le tissu, de la vie. Je l’envisage comme l’ultime liberté qui m’a été concédée. Je ne suis pas loin de le considérer comme une forme d’originalité secrète, la seule peut-être dont j’aurai su faire preuve dans ma vie.
Je suis submergé, toujours et encore, par la pensée de l’être. On ne peut évidemment pas ici employer le terme d’existence de l’être ou de réalité de l’être, ou de présence de l’être. C’est volontairement aussi que je n’écrirai pas Être car je ne souhaite pas faire de distinction entre être et Être, entre existence, présence ou réalité, toutes notions qui n’en sont que formes dénaturées. Il n’y a que l’être, d’une part, et, d’autre part, le fait qu’il m’a été donné de le concevoir (comme tout homme je pense). Entendons-nous: cet être n’est pas moi, pas du tout moi, mais n’est pas non-moi non plus. Je voudrais rendre compte de l’évolution en moi de cette pensée de l’être et m’aider par la lecture et l’écriture à l’entretenir sur un mode presque euphorique, comme le font les mystiques eux-mêmes !
L’intelligence de cette unité absolue est un privilège de l’esprit humain. Une évidence dont nous sommes tellement imprégnés que nous ne sommes plus capables d’en revenir, de prendre du recul. De la même nature, en somme, qu’un axiome mathématique (ex : les notions d’espace vide et d’infini). Tellement ancrée en l’individu humain qu’il croit représenter l’unité, donc l’être, à lui tout seul. D’ailleurs associer être et vivant dans la même expression n’est-il pas un signe d’extrême confusion ? Confusion entretenue par l’humanisme dans un premier temps, puis le biologisme plus récemment, qui, chacun à leur manière, placent l’individu humain au centre de l’univers. Mais ce n’est pas là-dessus que je voulais insister ni axer ma réflexion. C’est un point dépassé pour moi. Non, je voulais dire en commençant ce paragraphe qu’étant potentiellement doté du sens de l’être, nous n’en sommes pas moins incapables de nous contenter de cette pensée, conciliatrice, certes, mais inutile pour ce qui constitue la priorité de la vie animale: la survie dans des environnements hostiles.
L’intelligence supérieure de l’Homo sapiens ou plutôt, comme le dit Bergson, de l’Homo faber, lui fait perdre de vue le principe-même de l’être et l’invite au contraire à décomposer la réalité pour fabriquer des entités artificielles et exploiter la nature. Cette capacité réductrice, fabricatrice et exploitante nous est consubstantielle; elle est intimement associée à la raison, au langage, à la science. Aspiration à l’être, d’un côté, reconnaissance de la diversité de ses manifestations, de l’autre. Deux tendances qui peuvent être incompatibles lorsque l’on s’affronte concrètement au monde, mais qui peuvent finalement se concilier, voire même se renforcer, quand la tension de vie s’affaiblit. Alors, l’esprit reprend ses prérogatives par rapport à l’intelligence, la communication avec l’être est rétablie et si la pensée décompose la réalité c’est alors pour en extraire des fleurs, des chansons ou des paraboles. Histoire de montrer notre solidarité au tout, donc à l’être. Peut-être est-il possible d’être porté par une onde allant continûment d’un pôle à l’autre. J’exprime ici juste un souhait.

poème

En revenir à la simple poésie,
Abandonner les livres d'étude pour mieux s'immiscer dans le monde,
Abandonner la recherche de l'impossible unité.
Adopter le mystère comme bain de jouvence,
Permanente incomplétude qui tient lieu de force de vie,
D'enthousiasme au delà des déserts et des abîmes.
En revenir à la simple poésie,
Celle des sources qui jaillissent spontanément de nos multiples cœurs
Et de nos sens infinis,
Qui nous rend à la nudité des premiers jours,
Délivrés des oripeaux des lieux communs et des conventions bavardes,
Des imitations inconscientes.
Abandon radical au visible et à l'invisible.
Privilège immense de celui qui peut vivre en poésie
Sans remettre en question l'équilibre vital,
La subsistance des jours,
La régularité du souffle.
Privilège de n'avoir pas perdu la trace négligée,
De la retrouver maintenant
Sous la forme d'un réseau aux mille ramifications
Dont chacune est un prétexte à se perdre.
Liberté retrouvée !