DÉCEMBRE 2014

DÉCEMBRE 2014

en revenir à l'essentiel

Rester ingénu et ne jamais perdre pied. Simplifier la pensée, se garder des raisonnements sophistiqués, des artifices de langage, rester dans son terreau primitif. Pas forcément s'en tenir au vieux bon sens, mais préférer les allusions, les images, la poésie. Tout le monde en est capable à sa manière. Ce à quoi j'aspire est banal alors que je me prends quelquefois pour un aventurier de l'esprit. Ridicule.
Car de quoi s'agit-il au fond ?
Il y a peu, non seulement je n’aurais pas su dire qui j’étais, mais je n’étais pas plus apte à me tourner vers Autrui. J’étais encombré par l’idée que la notion d’être pouvait s’appliquer à ma petite personne et j’essayais vainement d’en être digne. Le combat pour l'être est une quête de totalité, une sublime vérité, mais il est vain de la rechercher en soi. Quelle est donc cette tare de notre espèce qui nous laisse croire que nous pourrions être le dépositaire d'une partie de l'être et qui nous maintient si longtemps dans cette illusion ?
J'ai compris, je crois, d'où vient le malentendu. Le terme de l'ascèse est défini maintenant: abdiquer toute prétention à l'être. Et, sans dommage et sans regret, s'éteindre définitivement à soi-même. N’attendre aucune solution. La mort, quant à elle, n'est qu'une épreuve bénigne si, comme je le crois, l’on a réussi à se délester de l’être en soi. Il sera alors indifférent que la mort soit la fin, car de qui et de quoi le serait-elle ?
Mais alors, dans cette humilité retrouvée, dans cette pauvreté essentielle, que me restera-t-il du monde ? Tout. Car le monde ne sera plus dès lors un butin pour assouvir ambitions et désirs mais le milieu naturel où circulera l'esprit, le lieu de la participation universelle où il sera possible de retrouver Autrui.
Qui dira que cela est compliqué ou curieux? L'exprimer c'est tenter d’en partager l’idée.

autour du groupe des six

Seuls seront capables de m'accompagner jusqu'à la fin certains livres auxquels je pense où l'art est presque invisible. Des livres où la littérature reconnaît ses limites, où elle ne joue pas avec les codes et les modes. Des livres où la saine raison côtoie l'imagination, la sensibilité et l'humour. Des livres auxquels j’adhère d’emblée et à qui, moi qui suis fatigué par le verbe, je demanderai d'être mes ultimes porte-paroles. Ainsi, après avoir beaucoup cherché, je m’arrêterai à une petite poignée d’auteurs auxquels je m’en remettrai définitivement. Ce ne seront peut-être pas les plus grands génies; ils seront très ancrés dans la tradition intellectuelle française; ils aimeront la beauté autant que la convenance de ton, de sentiment et d'opinion; ils seront à la fois bienveillants et révoltés, ils pourront prétendre être des maîtres et des modèles; toujours j’en reviendrai à eux. Si j’avais à les choisir aujourd’hui, voici les six qui je nommerai: Gautier, Nerval, Sainte-Beuve, France, Loti, Gracq, Giono. Mais voici longtemps déjà que je me suis arrêté à eux.
D’eux, je n’ai bien sûr plus rien à attendre pour conduire ma vie intérieure, comme j’attends des philosophes. Mais j’aime les entendre me parler de mes différents modes d'être. Une polyphonie où je retrouve des fragments de moi-même au détour des phrases. Si je les relis intégralement dans l'avenir, ce ne serait pas uniquement dans l’intention de les résumer ou de les paraphraser pour ce blog. C'est de leur âme que je voudrais rendre compte ; être capable, par mimétisme, de pénétrer à l’intérieur et de décrire ce que j’y vois. Et si j'écrivais sur eux plus tard, ce serait obliquement, sans trop de préméditation, sans esprit d’étude. Comme témoignage de ma reconnaissance, je pourrais aussi les dire, enregistrer des extraits de leurs œuvres pour les partager avec les lecteurs, alors auditeurs, du blog. Mais, encore une fois, ce que j'attends de ma fidélité au groupe des six, c'est non pas l'écho complaisant d’un moi sans consistance mais la symphonie de mes possibilités et de mes virtualités.
Je retrouve ainsi, sans l'avoir cherchée, cette idée qui m'obsède: la recherche d'un moi qui me fuit et dont je réalise tardivement (mais pourquoi si tardivement ?) qu'il n'est en rien essentiel. J'ai désormais la conviction que l'être personnel est une fiction ; que nous pouvons nous définir à la rigueur par les modes d'être que nous empruntons aux autres tout au long de notre vie par affinité, amour, mimétisme, inclination, ou désir. Chacun d’entre nous, j’en suis convaincu, est ainsi le produit du hasard, des rencontres, des circonstances ; chacun d’entre nous forme un complexe vivant sans unité ni fond stable, dont la tenue apparente tient au choix de ses modes d’être au cours du temps. Certains ont du mal à trouver leurs modèles : ils trouvent plus raisonnables de rester dans l'indétermination. Ainsi le désir d’identification n’a-t-il jamais été fort chez moi. Je crois d’ailleurs avoir pâti autrefois de cet état d’homme sans qualités dans une société qui me sommait de faire un choix. Actuellement que je n’ai plus d’obligations, c’est ma force au contraire. Libéré à jamais du devoir d’être quelqu’un, je n’en ai pas moins besoin de faire jouer en moi tous ceux que j’aurais pu être : c’est cela que j’attends de la littérature et, tout particulièrement, des auteurs favoris dont j’ai parlé plus haut.
Même si je ne crois plus à l’être personnel, je ne nie pas cette notion dans l’absolu et elle m’attire dans l’absolu. Certains lui apposent d’emblée le nom de Dieu, hélas inaccessible à mon entendement ce matin encore. Aucun de mes six auteurs de prédilection (ceux que j’ai mentionnés plus haut) ne s’est jamais adressé directement à Dieu. Tous agnostiques, certains d’entre eux ont cependant été profondément intéressés par le fait religieux, ou par l'irrationnel (Nerval, Sainte-Beuve, France). À leur exemple, j’ai l’impression que je ne m'engagerai pas dans la réflexion philosophique sur Dieu, voire même dans la métaphysique. Je crois que mon évolution personnelle en ces domaines sera indépendante de l’intellect et du raisonnement. J’oserai même dire que la philosophie risque d’entraver notre adhésion spontanée au monde en survalorisant le rôle du penseur comme condition de l’être. Noble effort certes, mais voué selon moi à l'échec. Il faudrait remplacer la formule cartésienne : « Je pense donc je suis » par celle-ci: « Penser est mon mode d'être », ou encore celle-ci : « Penser est l'un des nombreux modes d'être que je partage avec autrui ; d’ailleurs je pense comme autrui ». Trop long sans doute. Sans rire, après m'être colleté sérieusement avec Bergson, la philosophie, et plus encore la métaphysique, m'apparaissent aujourd’hui comme autant d’impasses. J’en suis revenu car j’ai l’impression que la langue d’usage, malgré sa prétention à la rationalité, est un obstacle à la vérité. Comme la logique formelle n’a aucun attrait pour moi, j’aurais presque envie ce matin d’abandonner la philo. Si la vraie valeur ajoutée des philosophes réside dans leurs intuitions, alors la littérature ferait peut-être mieux l'affaire, d’où mon retour au groupe des six.

les réminiscences ....

Parmi les inépuisables ressources du langage originel, langage universel non encore fixé dans une langue d’usage, figurent les réminiscences et les formes. Ce sont des termes provisoires mais en approfondissant leur signification et en analysant leur manière de se révéler à la conscience, j'aurais accompli un progrès objectif.
Les réminiscences sont plus que les souvenirs : elles ne sont pas associées uniquement à une existence donnée ; elles s'en détachent comme autant de planètes subissant une attraction extérieure. Il convient alors de les surprendre par l'écriture dans cet état émancipé, et rattaché, plutôt qu'à notre pauvre moi, aux significations universelles. Les souvenirs, ainsi hissés au statut de réminiscences, pourraient reprendre du service, non pas comme mets refroidis encore prêts à agrémenter le présent, non pas comme les grains d'un chapelet dont la continuité rétablie formerait un supposé être individuel, mais comme autant de degrés vers la transcendance.
Il ne s'agirait donc plus de respecter une continuité, un ordre temporel, une cohérence existentielle, ni de prétendre restituer un «tout», une identité, là où, j'en suis intimement persuadé maintenant, il ne peut y en avoir. Mais de placer en orbite de simples fragments de vie. Quant à cette impression solidement ancrée en moi de l'irréalité de l'être individuel, rien ne la fait mieux sentir que le fastidieux processus de recomposition de sa propre vie par la continuité artificielle du souvenir. Il vaudrait mieux essayer de montrer comment, grâce à leur énergie potentielle, les grains se sont affranchis du chapelet.

..... et les formes

La prodigieuse diversité du monde extérieur serait propre à nous clouer sur place. Nous nous en accommodons cependant en prélevant juste ce qui est utile à nos intérêts, ou alors en nous prélassant voluptueusement dans l’intangible, dans l’inconnaissable. Plus rare, l'attitude de celui qui veut forcer le mystère de la complexité des formes du réel. Deux obstacles principaux à cela, qui sont autant de pouvoirs de l'espèce humaine: (1) notre tendance prédatrice visant à faire du monde notre propriété personnelle ; (2) notre manie bouchère nous portant à démembrer et à désosser la réalité. Le pouvoir sur la matière que confèrent ces deux capacités n'est plus à démontrer, mais la contrepartie me semble tout aussi claire: notre impuissance à nous fondre dans le cosmos et à prendre notre place dans l’ordre universel.