JUILLET 2014

JUILLET 2014

un plaisir pur

Je comprends peu à peu le mouvement qui m'anime depuis un certain temps et qui donne à ma vie «intellectuelle» une allure si chaotique. Je mets à l'épreuve plusieurs manières d'apprendre et de retenir, soucieux à la fois de laisser des traces de ce que je lis, et aussi de me concentrer sur les choses que j'estime essentielles pour moi: la métaphysique, l'histoire vue par les hommes qui la vivent, la littérature s'appliquant aux mystères de l'âme humaine.
Et j'observe que, dans cette quête de savoir, les moyens didactiques et de communication que j'utilise finissent par prendre le pas sur les objectifs, par noyer l'intention initiale dans une débauche de supports informatiques, s'appelant les uns les autres à l'envi. Bien au delà de l'intention de ce modeste journal de lecture, le blog et les moyens qui lui sont associés m'ont fait découvrir toute sorte d'outils multimédia très séduisants qui envahissent l'existence quotidienne et occupent un temps qui devrait être réservé exclusivement à la lecture et à l'étude elles-mêmes.
Autre tendance qui s'avère, à l'expérience, négative: se lancer dans une licence, histoire ou philo, à distance. Le débat intérieur s'est réactivé ces derniers temps en raison du calendrier des inscriptions universitaires. Une nouvelle occasion pour moi, et j'espère que c'est la dernière, de remettre en question cette lubie. Je ne reviens pas sur la dispersion que cela entraînerait et sur les contraintes que je ne supporterais pas. Mon exigence intérieure est aussi une forme d'urgence existentielle et remettre à d'autres le soin de me former à 63 ans frise le ridicule !
Seuls devraient subsister, d'une part, ce plaisir «pur» de la lecture, quel qu'en soit le sujet, quels que soient les errements du lecteur à la recherche de son nectar, et, d'autre part, la voix qui s'exprime ici de temps en temps pour déposer ce qui lui paraît essentiel, c'est à dire qui est parvenu à faire sa route en lui, soit en fin de compte très peu de choses.
Et ce dont on parle dans un journal intime, fût-ce seulement un journal de lecture, n'est-ce pas surtout ce qui surgit encore fragile à la conscience, et qui n'y a pas encore vraiment fait sa place, comme si l'écriture voulait contribuer à l'ancrer en nous ? Car à quoi bon s'attarder sur ce qui nous est devenu consubstantiel ? C'est seulement de ce travail à la marge, de ce travail d'assimilation des dernières bribes du savoir dans un esprit saturé de choses inutiles dont je veux rendre compte ici. Ce serait en effet la seule vocation intéressante d'un journal spirituel: évoquer ce qui vient à peine au jour, idées du type «Bon dieu mais c'est bien sûr !» ou bribes de sensations inédites et fugitives, convertibles en pensées, aphorismes ou miettes poétiques. Peu importe la forme pourvu que je me découvre en les écrivant. Ainsi, si je parvenais à réaliser ce programme, serais-je celui qui devient et m'affranchirais-je de la manie de parler de ce qui en moi est acquis et permanent;
Question brûlante: la mémoire ne fait-elle pas partie de cet univers évanescent et insaisissable dont je cherche vainement l'accès ?

être au monde plutôt que dans le monde

Dernières résistances contre les rigueurs de l'intelligibilité? Combat vital car le moulinet de l'intellect utilisé inconsidérément ruine l'esprit dans ce qu'il a d'instinctif et d'animal, finit par liquider les sensations et l'imagination. L'intellectualisme comme moyen de contrôler le réel ? Pouvoir illusoire plutôt, pouvoir d'anéantissement. Il faut toujours espérer s'en affranchir un jour, mais en attendant il faut s'en servir, avec modération et… faute de mieux.
L'idéal serait de se laisser entièrement couler dans le flux de la vie sans jamais vouloir essayer de l'interpréter par la raison. Le bon sens voudrait qu'on relâche toute forme d'emprise sur le réel dès que cela dépasse la vie utilitaire, les tâches domestiques ou professionnelles (en sachant que toute profession rémunérée est une tâche et une forme d'aliénation quoiqu'on prétende). De laisser le monde nous envahir et de nous insinuer instinctivement dans le monde, ce qui n'est pas pure passivité. Et dès lors, plus d'antagonisme entre, d'une part, le risque de vieillir en perdant cette emprise tant revendiquée et, d'autre part, l'être au monde. Car l'être au monde est simplement l'être au monde, rien de plus. Mais tout y est.
Et cet abandon, ce relâchement des tensions de vie, loin d'être un pas vers le néant, notion pour le coup artificielle, est un acquiescement à la vie, une porte ouverte à l’altérité, une promesse de transgression de frontières réputées étanches. Se ressaisir ne sert à rien, vouloir comprendre, vouloir convertir, vouloir interpréter ne sert à rien lorsqu'on a la liberté de pouvoir dépasser la sphère utilitaire. Vouloir accumuler, synthétiser, formuler, rapporter systématiquement à soi, à sa mémoire, à sa conscience, à son entendement est à l'âme une forme de perdition définitive, de suicide par étouffement. Ce n'est pas sensé quand on a pleine licence de faire autrement.

deux conceptions du salut...

J'ai une explication à ma grande difficulté à revenir sur ma vie par écrit: c'est que j'ai beaucoup de peine à m'identifier aux seuls souvenirs de moi qu'il me reste, à y retrouver celui que j'ai l'impression d'être au présent. Cette mémoire n'est pas défaillante en soi, elle n'est pas vraiment lacunaire : elle me parle simplement d'un étranger qui, à première vue, ne m'intéresse plus. C'est comme s'il n'y avait pas de véritable continuité, que l'unité de l'être, et même que l'être lui-même, était une pure fiction, qui ne pouvait être reconstituée que par un travail d'invention rétrospective. Pour cette raison-même une autobiographie intime est selon moi un exercice de pure création littéraire conférant une unité à ce qui n'en a pas, et n'en a jamais eu.
On pourrait aussi partir de l'hypothèse optimiste qu'il existe bien un moi perdurant avec le temps, un moi attesté en particulier par la personnalité ou le caractère, mais un moi fugace et fragmenté, qui ne se révèle qu'accidentellement. La création littéraire consisterait alors à glaner ces événements rares dans lesquels le moi se serait manifesté au milieu d'un océan de péripéties sans intérêt. Et si la mémoire est assez relâchée et accueillante pour permettre à l'être authentique d'entrer en scène, alors une forme de continuité pourrait être reconstituée, même noyée dans un océan de pointillés et de vides.
D'ailleurs le salut, dans son acception ordinaire, est conditionné à cette recherche d'un moi authentique. La conception la plus banale du salut c'est en effet de sauvegarder son âme au-delà de la mort. Et l'âme est d'abord imaginée comme indissociable de ce moi postulé, ce moi qui nous personnifierait autant que notre patrimoine génétique, et qui serait transférable au-delà de la tombe. Dans cette façon de considérer le salut, il est donc important d'essayer d'abord de rassembler le peu qu'on prétend être pour aider ce peu à franchir le dernier seuil. Une autre conception intéressante du salut, et radicalement différente, consiste à le conditionner au total oubli de ce qu'on pourrait être encore tenté de retenir de soi, à un abandon confiant au cosmos, à un désinvestissement total de notre personnalité présumée, bref à une liquidation définitive de cette fable du moi qui nous a trop longtemps collé à la peau.
Ces deux conceptions du salut, qui ont finalement en commun la conviction d'une fragilité extrême de l'être, se disputent toujours la place en moi. Et je ne suis pas trop pressé d'en hâter l'arbitrage, lequel relève probablement d'un processus purement physiologique où le temps a une importance majeure et la conscience absolument aucune. Je ne peux qu'observer et témoigner, ce qui est déjà beaucoup !
Le conflit, selon moi essentiel, entre ces deux options du salut est également un superbe thème littéraire, proprement inépuisable, et qui peut se rattacher aux fragments de vie conservés par la mémoire. Le roman qui décrirait quelque chose de ce genre existe-t-il ? C'est un thème positif où le protagoniste ne peut-être que bien rassi, comme moi ; or les vieux sont plutôt utilisés dans les romans comme illustration de la déchéance et de l'échec, ou, au mieux, comme témoins de la nostalgie d'une jeunesse et d'une beauté perdues. Heureusement quelquefois cette nostalgie se confond avec la beauté elle-même (Loti, Proust).

. dont on pourrait faire une fiction

Si on retient l'option 1 (à savoir que le moi existerait bien et mériterait de survivre d'une manière ou d'une autre), faire alors l'hypothèse qu'on a disséminé, comme autant de petits cailloux, une partie de soi dans le passé. Des fragments de vie auxquels la mémoire peut accéder, je veux parler de cette mémoire particulière qui ne s'intéresse pas à ce qui est utile à la vie présente mais à ce qui consolide la pérennité de l'âme. D'ailleurs si l'on admet que l'âme nous survit, ou, plus exactement, qu'elle est notre véhicule d'éternité, alors on doit d'abord la rechercher dans le passé. Le passé comme preuve et comme expérience vécue (au présent) de l'éternité. La démonstration que l'âme n'est ni une illusion ni un vain mot, disons-le : que l'âme existe. Si elle se manifeste déjà dans le passé, alors elle garde toutes ses chances pour l'avenir. Et si en plus le temps cosmique est réversible (contrairement au temps biologique) et que l'âme est de nature cosmique elle-même (et non biologique), alors tous ces délires sont autorisés !
Une intéressante expérience de création littéraire serait donc de décrire l'affrontement des options 1 (le moi existerait bien et mériterait de survivre d'une manière ou d'une autre) et 2 (le moi serait illusoire et l'âme ne serait que le témoignage éphémère d'un mouvement d'adhésion à l'ordre universel, comme une onde se perdant dans l'infini des ondes), chez une personne vieillissante et qui, pour son plus grand bonheur, n'a plus que cela comme souci existentiel. Faire le journal de ce conflit, la relation des interrogations et des visions qu'il suscite, en se laissant envahir alternativement par leurs influences et sans jamais hâter ni forcer la solution. Le grand suspens en somme. Et, curieusement peut-être, sans aucun caractère véritablement dramatique, car toute solution, quelle qu'elle soit, sera heureuse. Pas d'affrontement entre le bien et le mal, entre la beauté et la laideur, entre la liberté et l'aliénation. Juste l'esprit en quête se profilant un chemin pour s'ajuster à la situation, en respectant les rythmes intérieurs et la physiologie, ceci sans souci prédominant de culture et de savoir. Au fond ce journal de pensées n'est pas autre chose sans doute.
La bonne attitude est dans cette libre circulation de l'esprit entre présent, passé et futur, d'une part, et dans une interrogation dédramatisée sur la réalité de l'être, d'autre part. Heureusement que cela nous est donné, même si c'est tout ce qu'il nous reste, car ce peu est inépuisable !